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11 août 2017

Une leçon de contention à la Salpêtrière

 «En France, chaque jour, on enferme, on immobilise, on attache, on sangle, des personnes malades» dixit le collectif des 39.

1er août 2017 – Récit d’une scène de contention ordinaire à l’Hôpital de la Pitié-Salpêtrière dans le 13e arrondissement de Paris.

Me voici par une belle nuit d’été parisienne aux urgences de la Pitié-Salpêtrière.

Escorté par l’officier de police Laetitia, l’infirmière Maeva me scrute toute de bleu vêtue et hésite à m’adresser la parole.

Dans le bloc des urgences, l’ambiance n’est pas à la fête, un patient alité se débat avec ses draps dans le couloir devant la chambre de soins intensifs qui semble m’attendre si je fais trop le malin.

J’ose me présenter à l’infirmière vu qu’elle semble ignorer l’escorte policière qui vient de débarquer à l’hôpital. C’est la première fois que je me retrouve dans ce mythique hôpital où Charcot faisait ses démonstrations avec les fameuses hystériques devant les apprentis psychiatres du XIXe siècle.

Nous voici donc au XXIe siècle avec un patient psychiatrique, moi, qui comprend qu’il va être mis sous contention parce qu’il semble agité. Je demande un dernier service à Laetitia, avant qu’elle ne prenne ses quartiers : que tout soit filmé.

Rien ne sera filmé alors je vais vous décrire comment ça s’est passé.

La police part, me voilà entre les mains du service de nuit de la Salpêtrière direction la chambre de soins intensifs où trône un lit avec des sangles de contention. Comme je l’avais compris en arrivant dans ce silence mortifère, ce lit est pour moi. Je tente vainement d’éviter la torture du lit de contention en entamant le dialogue. On ne discute pas ici, on t’attache au lit. Un aide-soignant tout de bleu vêtu se charge du sale boulot.

Une fois attaché au lit, une femme en blouse blanche entre dans la chambre, elle ne veut pas discuter, elle attend la cadre de santé qui va arriver, Marie-Christine de son prénom et qui cache son badge, c’est elle qui décide d’appeler l’infirmière Fiona (de bleu vêtue) pour me faire injecter un produit dont j’apprendrai par la suite de la bouche de l’aide-soignant que c’était du Loxapac.

Avec le renfort du service de sécurité, tous d’origine africaine avec des t-shirts noirs floqués dans le dos d’un sécurité, la soignante Marie-Christine de type caucasien, cheveux teints en blond et âge avancé, orchestre la piqûre du patient attaché, moi.

Soin prodigué, mission accomplie, elle repart prendre un café pendant que je commence à m’agiter. Je veux dialoguer et comprendre ce qu’on m’a injecté dans les fesses. L’aide-soignant me fait un peu la discussion puis rentre chez lui comme toute l’équipe de nuit.

Au tour de l’équipe du matin de s’occuper du dangereux patient, un nouvel infirmier de bleu vêtu moins avenant que les infirmières de nuit vient resserrer les sangles et m’injecter une deuxième dose de Loxapac.

Cette fois c’est la bonne, au bout de quelques minutes, je m’endors et me réveille quelques heures après dans la polyclinique de la rue Wurtz de laquelle je m’échapperai en un jour, le temps d’avoir compris où j’étais.

A la polyclinique, des infirmiers en civil, qui sont là pour vous faire avaler des médicaments et vous annoncer les temps des repas, pas plus de dialogue qu’aux urgences de la Salpêtrière.

Après avoir gobé leurs médicaments psychotropes pour les rassurer, j’improvise une fugue, je me fait rattraper par un soignant d’origine subsaharienne qui m’immobilise par derrière et me plaque à terre. Une soignante intervient dans le parking et me laisse le temps de me relever et de repartir au pas de course dans l’autre direction, j’enjambe la grille et me retrouve derrière le supermarché de mon quartier, la tête qui tourne à cause des médicaments mais heureux d’avoir retrouvé la liberté.

J’arrive chez ma mère, ils viennent me chercher mais je dors et mon frère me protège. Je retourne dialoguer à la polyclinique, l’après-midi suivant, avec le psychiatre en chef Jamel Abdel-Kader qui après un court entretien me propose de venir prendre des médicaments tous les soirs à la polyclinique et de lever mon hospitalisation pour péril imminent.

Voilà ce que j’étais pour la société en cette nuit du 1er août 2017 :  un péril imminent.

Je précise qu’à aucun moment de cette nuit noire et marquée par l’absence protocolaire de dialogue, je n’ai eu envie de me suicider. La police m’a escorté là car je prétendais être un terroriste de l’amour et que je sortais de 8 heures de garde à vue aux Pays-Bas.

8 heures de garde à vue sans soins psychiatriques suivies des urgences de la Pitié-Salpêtrière, voilà de quoi être bien traumatisé.

Pour m’apaiser, je suis allé dans le seul endroit où je sais que le dialogue existe en psychiatrie, le CATTP Camille Claudel d’Asnières. J’y ai passé une après-midi à l’atelier radio puis partagé un moment convivial en musique avec le docteur Mathieu Belhassen.

On n’a pas parlé de cette histoire, on a chanté, fait de la musique et dialogué autour d’une table remplie de pleins de bonnes choses à grignoter ramenées par les patients du CATTP.

J’en suis ressorti heureux, seul, mais heureux dans ma solitude, et rassuré sur le fait qu’il existe un soin humain et un avenir pour la psychiatrie.

Pour aller plus loin, écoutez cette émission de France Culture sur la désobéissance en psychiatrie.

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