Est-ce que j’allais devoir sombrer à tel point que je devienne cette star imaginaire, avec un public qui se lève pour applaudir : « Aujourd’hui, Marc a fait la vaisselle, FAIIIITES DU BRUIIIITTTT » ?

Quelle tristesse pathétique de s’auto-féliciter pour des actions banales du quotidien.
On nous le vendait comme la promesse d’un mieux-être pour aider à sortir de la dépression.
On nous conseillait de lister des « petits » objectifs dans la journée afin d’évaluer nos avancées et de briller de fierté.

Iels ont cru que j’allais trépigner de joie ou quoi ?

De plus, ma « to-do list », à moi, ressemblait à celle de la déchéance.

C’était l’outil parfait pour me prouver à quel point ma vie entière n’était qu’un échec d’objectifs jamais validés.

Un outil pour souligner que, dans ma dépression, je ne pouvais plus accomplir ne serait-ce que la vaisselle. Je n’étais plus qu’un amas d’anti-actions.
Non. Plus que ça. J’étais l’anti-action incarnée.

Chaque jour était une nouvelle page pleine de tâches non cochées, une nouvelle occasion de mesurer mon vide intersidéral. J’ai abandonné ces morceaux de papier culpabilisants.

Puis un jour, vers quinze heures du matin, de rage, j’ai saisi un post-it vierge et j’ai noté : « je me suis levé ».

Juste ça. Sans horaires. Sans commentaires.

Quitte à être ridicule, autant penser qu’être debout méritait d’être marqué noir sur blanc. Je ne le savais pas encore, mais ce coup de stylo sonnait le glas d’une nouvelle ère.

Ma « contre to-do list » était lancée, tel un train à grande vitesse.

Chaque action non prévue, mes ami·es, c’était comme une explosion de paillettes dans ma journée.

Pour preuve : un matin, j’ai pris une nectarine au lieu d’un œuf au petit-déjeuner. Qui pouvait se targuer d’une telle audace culinaire ?

Et attendez, vous n’êtes pas au bout de vos surprises.

Un jour, sans crier gare, j’ai réchauffé mon lait au micro-ondes pour mon café.
Je pouvais ajouter dans mes notes les actes supplémentaires : ouvrir la porte du micro-ondes, attendre trente secondes que le lait chauffe, puis seulement faire couler le café.

Dans un monde où je n’attendais plus rien de mes journées, j’ai su, ce jour-là, que j’avais franchi une étape ultime dans mon développement personnel.

Sans objectif, tout devenait possible : il me suffisait de lister mes actes spontanés. Ils se diversifiaient d’eux-mêmes : je nettoyais ma table, j’appelais une amie, je passais un coup d’aspirateur…

Tous les jours suffisaient à ma satisfaction. Écrire uniquement que je m’étais levé me donnait le sentiment gratifiant du devoir accompli.

Mon cerveau avait imprimé le système mental d’auto-congratulations le plus puissant existant sur Terre.

Et j’allais l’utiliser à fond.

Je mettais au défi tou·tes les dépressif·ves de France de glorifier autant ces actes que moi. J’étais devenu·e le symbole de la résistance du peuple dépressif.

Et cette fois-ci, pas de gratitude forcée, pas de célébration extérieure.

Car, pour une fois, c’est moi qui décidais de ce qui était un succès dans ma journée.

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