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25 novembre 2017

Oups… [de Claire Antoine]

Ça fait dix ans.
La première expérience de patiente hospitalisée en psychiatrie.
Il y a dix ans, j’avais alors 17 ans.
Ca fait quoi la première fois en psychiatrie ?
J’y étais envoyée de force, j’étais révoltée, en colère, soulagée aussi.
Soulagée de ne plus avoir à gérer seule ce qui se passait dans ma tête.

Plus de trois ans que j’allais (très) mal.
Personne ne voyait rien, ou ne voulait rien voir. (Ou presque)
Pourtant… scarifications, perte de poids importante, prise des toxiques, prises de risque en général.
Puis BAM, tentative de suicide. Réanimation, post-réanimation, hôpital psychiatrique.

Avant la tentative de suicide,
Personne n’avait écouté mes mots qui sortaient de tout le corps sauf par la voix.
C’est dommage de se retrouver là.
Ce n’est pas une solution, mais c’était ma solution.
La seule qui me venait là, au moment-là, en sortant du lycée.

Je n’arrive pas à compter le nombre d’hospitalisation.
Plus que vingt, moins que cinquante.

C’est une amie et des profs qui ont d’abord remarqué que quelque chose n’allait pas.
D’où le « ou presque ».
Quand une amie de 16 ans à l’impression de se retrouver seule à essayer de comprendre ce qui se passe,
C’est du « ou presque ».
Quand une CPE demande qui est le monsieur bizarre qui vient te chercher en voiture à la sortie du collège c’est du « ou presque ».
Quand une prof de sport remarque que tu as un sac à dos de rando pour aller en cours, c’est du « ou presque ».
Du « ou presque » qui fait du bien mais du « ou presque » qui ne suffit pas.
Qui ne suffisait pas au moment-là.

Je me suis sentie seule.
J’étais sure de ne pas parvenir à tenir pour rester en vie jusqu’à mes 18 ans.
J’étais sure que c’était impossible.
J’ai 27 ans.
C’était impossible de tenir seule jusqu’à 18 ans, jusqu’à 19 ans, jusqu’à 20 ans…
Après 20 ans c’était difficile de tenir seule, mais possible avec des efforts continus et effrénés.
Après 22 ans c’était assez compliqué, mais gérable de tenir seule.
Après 24 ans c’est possible de tenir seule, avec un peu de soutien.

Par « tenir seule » j’entends, sans hospitalisation. Sans aller de façon répétée et très fréquente aux urgences pour me protéger de moi-même.
Mais pas seule pour de vrai, pas objectivement. Mais seule dans le ressenti… se sentir seule.
Parce qu’il y a les ami.e.s.
J’avais des ami.e.s, j’ai des ami.e.s.
Ils étaient là, ils sont restés, ils sont toujours là, ne sont pas partis.
Des ami.e.s dont l’amitié inconditionnelle.
C’était aussi possible pour moi de tenir seule car je savais qu’ils n’allaient pas partir.
Ils constituaient alors, et toujours, une base stable et rassurante.
Je suis aussi devenue pour eux une base stable et rassurante je crois.

Quand dans ta tête tu vois des images violentes qui ont l’air réelles et qui font de la propagande pour que tu te fasses du mal, c’est important la base stable.
Quand tu as l’impression que tout le monde va t’abandonner, que tu es un monstre, que la terre entière te déteste, et que tes émotions sont toujours décuplées, une base stable ça te sauve.

Et puis, au fur à mesure, j’ai appris à dire, à parler, à comprendre et à expliquer ce qui se passait en moi. Ca a pris des années. C’est bon, c’est acquis, pas de retour en arrière de prévu. Surtout, j’ai pu choisir mes soignant.e.s, en trouver qui semblaient comprendre mon cerveau, et n’avaient pas l’intention de me laisser tomber, qui me croyaient, qui entendais ma souffrance.
Ça aide à parler, parler pour de vrai, pas juste pour meubler le silence.

Au début, ou du moins parfois, j’ai reçu dans la figure des « on ne peut plus rien faire pour vous », « vous poussez les équipes à bout », « vous n’êtes jamais contente », « ce que vous dites ce n’est pas vrai, vous le fantasmez », « vous n’irez jamais mieux ». Et BAM dans la tronche.
Le changement fait du bien dans les cas là.

Entendre un médecin qui a de l’espoir dans le fait que je puisse me sentir mieux et vivre la vie que j’ai envie de vivre, entendre des patients qui disaient aller mieux et m’ont soutenue, soutenir des patients, faire différentes formations, rencontrer des équipes bienveillantes en hospitalisation, avoir un pouvoir décisionnel sur le choix de mon traitement, observer que mes attentes, envies, désaccords sont entendus. Et hop, d’un coup ça va mieux quand on me fait confiance… ça m’a appris beaucoup.

Au fur et à mesure, j’ai appris…
A mieux repérer l’arrivée prochaine de moments de « moins bien ».
A ne plus être dans un état de survie, même si la lutte et la vigilance restent présentes.
A prendre soin de moi.
A m’écouter.
A trouver un soutien adapté.
A accepter d’exister.
A créer mes propres outils pour maintenir mon processus de rétablissement.
A vivre en fait.

Ça n’empêche pas les moments de moins bien, mais les moins bien sont moins bas.
Ça n’empêche pas les hospitalisations, mais elles sont à ma demande, préparées, discutées, pas dans l’urgence, et libres.
Ça n’empêche pas la prise d’un traitement médicamenteux, choisi, accepté et ajustable.
Ça n’empêche pas des rendez-vous avec un psychiatre, même dans les moments où je me sens bien.
Ca n’empêche pas d’être en vie « pour de vrai » non plus.

Pour moi le rétablissement est non linéaire, et c’est un processus, j’y acquiers des compétences, mais je n’y perçois pas d’aboutissement, pas pour le moment.

Aujourd’hui je vois, à une journée de conférences autour de la santé mentale…
Laurence, auteure du blogschizo être écoutée attentivement par des centaines de soignants, Céline qui travaille au CoFoR en boucher un coin à toute l’assemblée et reconnaître des personnes touchées par les troubles psys comme des « personnes significatives » dans sa démarche de rétablissement. Des « usagers » avec une expertise au même niveau que celle des autres personnes plus communément invitées à ce genre de conférences.

Dans quelques jours, 31 personnes, ancien.ne.s patient.e.s en psychiatrie, vont commencer à travailler comme médiateur.rice.s de santé pair.e.s dans des équipes de psychiatrie, pour apporter aux lieux (patients et soignants), leurs compétences acquises par leur vécu de patient.e.s, étant rétabli.e.s ou dans un processus de rétablissement.

Mais alors, les fous ont la parole, on les écoute, on prend en compte leur expertise ?

Ah mais on est des humains en fait ?

Pardon, on n’était pas au courant, désolée j’avais pas compris !

 

Claire Antoine,

Artiste plasticienne et éducatrice spécialisée,
Bientôt en exercice en tant que médiatrice de santé paire.

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