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8 mai 2016

#64mars Compte-rendu de la commission Psy de Nuit Debout

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Commission « Psy, soins et accueil »
mardi 3 mai 2016, Place de la République, à Paris

Prochain rendez-vous le jeudi 12 mai 2016 à 20h #73mars

Cette troisième commission a réuni un public nombreux et attentif. Combien ? Beaucoup selon les organisateurs, un certain nombre dirait la police…

Pendant près de deux heures, une trentaine de personnes ont pris la parole. Quelque soit leur place (soignant/soigné), tous et toutes avaient un intérêt certain pour le soin psychique. Pour ce que j’ai pu en savoir, ont pris la parole : des psychiatre, pédopsychiatre, infirmier, psychologue, éducateur spécialisé, animateur de GEM, médecin généraliste, patient actuel ou passé, famille de patient. (Mes excuses à ceux que j’aurais oublié dans cette énumération.)

La commission née il y a environ un mois visait à défendre une certaine idée de la psychiatrie mise en danger par la récente loi santé dite « de modernisation » et par la volonté ministérielle de mettre en place des GHT (Groupement hospitalier de territoire).

Si la défense contre cette mise en place est restée une préoccupation de la commission réunie ce 3 mai, la question plus large du maintien de l’abord humaniste et relationnel du soin psychique s’est vivement exprimée.

Ont été posés en introduction :

  • la nécessité d’organiser les permanences « psy, soins et accueil » aux Nuits debouts ;

  • le souhait de clarifier les positions communes sur la question du soin, de définir les lignes à défendre ;

  • le souhait de définir des actions à venir, de sortir de la Place de la République pour se faire entendre plus largement.

Tentative de synthèse des différentes interventions :

Sur les GHT 

Le mouvement contre les GHT s’organise. Ville Evrard est déjà en lutte et annonce une grève et appelle à une manifestation unitaire de tous les hôpitaux devant le ministère de la santé le 31 mai. Saint-Maurice a rejoint le mouvement. Une réunion préparatoire est prévue le 18 mai.

D’autres se joignent à la mobilisation (EPS Barthélémy Durand, Moisselles, hôpitaux de Navarre…).

Pourquoi lutter contre les GHT ?

Parce que perdus dans un groupement hospitalier général, les hôpitaux psychiatriques auront du mal à défendre des orientations et un budget pour leurs actions spécifiques, notamment pour tout ce qui concerne les soins dispensés à l’extérieur de l’hôpital. Les GHT prévoient qu’un « établissement support » détermine les actions de chacun des éléments du GHT. Entre financer un scanner ou financer un club thérapeutique, le risque c’est que ce soit toujours le scanner qui l’emporte… La psychiatrie ne sera plus considérée que dans sa dimension technique médicale (et pharmaceutique) au détriment de sa dimension humaniste et relationnelle.

Il a été rappelé que 80 % des soins psychiatriques sont assurés à l’extérieur de l’hôpital.

Les GHT sont perçus comme menaçant directement la psychiatrie de secteur qui repose sur une connaissance fine du milieu de vie des patients et des ressources de ce milieu. Ces ressources sont très diverses : CMP et CMPP, hôpitaux de jour, écoles, maisons de retraite mais aussi bien, médiathèque ou boulangerie du coin, celle qui sait se montrer accueillante pour les patients. Bien connaitre un territoire, c’est possible quand il est de la taille actuelle d’un secteur psy (70,000 habitants) mais devient beaucoup plus difficile, voire impossible, quand le territoire passe à 140,000 habitants, taille prévue pour les GHT. Diluée dans un trop grand territoire, la richesse du réseau se perdra.

Une limite à dépasser est soulignée à propos des établissements psychiatriques qui ont demandé une dérogation afin de ne pas être inclus dans un GHT. La lutte est à mener ensemble contre la loi santé et la formation des GHT. Demander une dérogation risque d’entraîner les établissements dans un jeu de rivalité, où chaque établissement tentera de se montrer meilleur que le voisin et plus prompt à obtenir la dérogation. Il faut pouvoir à partir de cette première démarche de demande de dérogation élargir la mobilisation et porter ensemble ce refus des GHT tels qu’ils ont été pensés et le reliant à une réflexion plus globale sur les pratiques de soins.

Un autre volet de la loi attaque l’idée que les soins psychiatriques nécessitent du temps. Par exemple, le psychiatre Gérard Massé affirme qu’une crise aigüe peut nécessiter une hospitalisation de 0 à 3 jours , que des soins peuvent s’ensuivre de 3 à 21 jours mais qu’au-delà de 21 jours, on sortirait du cadre de soins nécessitant une hospitalisation. Les patients devraient alors se tourner vers le secteur médico-social, tout comme dans l’accompagnement du handicap.

Les orientations actuelles de l’ARS sont clairement opposées à ce qui s’est inventé et pratiqué dans le champ de la psychothérapie institutionnelle.

Des conditions de travail qui se détériorent pour les soignants 

Trois facteurs ont été évoqués à l’origine de cette détérioration :

  • Mutualisation des moyens recommandée (ou prescrite ?)  par les ARS : elle détruit les liens de travail et les solidarités que permet l’organisation actuelle, elle attaque la connaissance approfondie d’un lieu et d’un service qui s’acquiert quand on travaille au même endroit, avec les mêmes personnes dans une continuité.

  • Formation : des participants ont évoqué les difficultés récentes à obtenir les formations « continues et continuées » nécessaires, lorsque celles-ci ne sont pas conformes aux prescriptions de l’ARS. La volonté des gestionnaires apparait comme celle de transformer les soignants en distributeurs de médicaments, et rien d’autre.

  • Supervision : la difficulté à obtenir des supervisions, la non reconnaissance de leur valeur met les soignants en difficulté. L’absence d’un lieu pour élaborer avec un tiers ce que la rencontre avec les problèmes des malades peut avoir comme répercussions intimes crée un risque de violence. Pour faire preuve d’hospitalité envers la folie, il faut pouvoir nommer et réfléchir en équipe aux difficultés inhérentes à cet accueil.

Des malades mal-traités 

Avec force, rage et colère, poésie légèrement décalée (« Mes chéris, disait-elle à l’assemblée, ne cédez sur rien. Filmez tout. Ne vous laissez pas faire. Dites votre vérité…. ») ou réflexion tempérée, des patients ont témoigné du caractère désastreux de leur rencontre avec une psychiatrie sécuritaire. Ils ont dénoncé la camisole de force, la lobotomie, les électrochocs, la mise en isolement, les médicaments imposés…

La contention (« cinq jours en cellule d’isolement »), les médicaments comme réponse unique, imposée, l’absence de paroles vraies échangées etc. ont été vécus comme des expériences douloureuses de rencontre avec un pouvoir arbitraire et abusif. Un psychiatre s’est entendu dire par un malade « vous êtes blindés, vous les médecins » et tel est en effet le sentiment des malades face à une psychiatrie sécuritaire et/ou gestionnaire, une psychiatrie qui ne fait pas preuve d’hospitalité pour la folie.

L’absence d’information des patients hospitalisés est un problème crucial. Où trouver cette information si on n’a pas déjà un réseau informé ? (ou si on ne peut pas le contacter). Quelqu’un a fait remarquer qu’il n’est pas facile de se défendre quand on est enfermé, ou simplement assommé par les médicaments. La parole est ralentie, et la pensée peut l’être aussi. Pour sa part, la femme qui parlait de cette épreuve a pu être aidée par Advocacy.

La psychiatrie vertement dénigrée par des patients venus à la commission est celle contre laquelle se battent aussi des soignants et des familles de patients. « Il m’a fallu devenir psychiatre contre la psychiatrie » a déclaré une participante.

Le travail de dénonciation de la contention par le collectif des 39 (qui réunit soignants, soignés, famille et autres) ainsi que celui de l’association de patients HumaPsy a été rappelé.

En appui avec la psychiatrie de secteur et la psychiatrie institutionnelle, un important travail d’ouverture des services avait eu lieu dans les années 70 et les suivantes. On assisterait aujourd’hui à un retour à l’ « asile », lieu de fermeture et d’absence de liberté.

Le soin compromis : la question du temps

Plusieurs interventions de soignants, comme de soignés ont insisté sur l’idée que les soins requièrent du temps. Et que c’est bien à cette idée d’un temps nécessaire au soin qui est attaqué par les directives actuelles, au risque de compromettre l’idée même de soin.

Du temps nécessaire pour construire une relation de confiance.

Du temps nécessaire pour entrer en relation avec un patient et apprendre à le connaitre, vraiment.

Il a été affirmé le refus d’une relation patient/soignant qui soit coupée, hachée….

L’approche uniquement chimique et comportementale du soin transforme l’accompagnement d’un malade en acte éducatif.

Le soin compromis : la question du lieu

Un autre écueil évoqué dans la prise en charge des problèmes psychiques est le manque de lieux accueillants pour les malades dans les différents temps de leur parcours.

Que peut proposer, par exemple, un médecin généraliste à un patient qui sort d’une hospitalisation psychiatrique ? Que trouver comme relais et supports ? Certains ont évoqué des lieux accueillants, à la campagne. Peu connus mais où on travaille bien.

D’autres ont évoqué la disparition, et le manque, de ce qui existait autrefois dans les villes et qu’on nommait « lieux de crises ».

Quels relais et supports peuvent être trouvés avant qu’une hospitalisation soit nécessaire ? Ou pour qu’elle ne le devienne pas, nécessaire ?

Quels relais et aides existent pour les familles ? Les témoignages entendus montrent qu’il reste encore beaucoup à faire pour que les familles trouvent où être aidées dans leurs difficultés à soutenir et à supporter les maux de leur proche. Encore trop souvent, l’expérience des familles est que les équipes soignantes leur renvoient qu’elles seraient gênantes ou persécutrices. Pourtant la famille est un partenaire essentiel pour le soin des malades. Quelqu’un a évoqué l’UNAFAM comme lieu possible où trouver des appuis.

Qu’est-ce que (qui) soigne ?

Plusieurs interventions ont rappelé que le soin ne se limite pas à ce qui se passe à l’hôpital psychiatrique ni dans les lieux du service public. D’autres lieux et d’autres acteurs contribuent au soin. Ou tentent de le faire. L’utilité de ces lieux autres est avérée. Ces lieux « laïques » accueillants – Groupe d’Entre-aide Mutuelle, atelier d’écriture, atelier de dessin, théâtre, etc. – sont d’une grande importance pour les malades.

Toutefois leur survie économique est souvent compromise. Telle personne qui a raconté l’importance qu’avait eu pour elle, il y a quelques années, la possibilité de faire du théâtre sur le lieu de son hospitalisation et de rencontrer des comédiens du théâtre qui la voyaient autrement que comme malade, a ainsi appris pendant l’AG la disparition du dit théâtre (qui existait sur le site de la Verrière, en grande banlieue parisienne).

Telle autre participante a cherché à ouvrir à Saint-Ouen un lieu de rencontre transgénérationnel mais le projet n’a pas pu aboutir en raison du changement d’équipe aux dernières élections municipales. Les subventions prévues ont été refusées.

Un animateur de GEM, à Montreuil, a exposé la très grande précarité de ceux qui y travaillent et de ceux qui le fréquentent : entre « demi-smic », RSA et AAH, on y vit bien chichement. Et, cependant, il s’y vit une expérience riche de rencontre et de partage, avec parfois des intervenants sans formation particulière, et où une grande liberté peut être éprouvée avec beaucoup d’initiatives et de projets construits en commun. Cet animateur a expliqué qu’un texte était en cours d’écriture avec plusieurs acteurs du GEM, avec des statuts très différents, concernant la volonté d’améliorer leurs conditions de travail et possibilités d’accueil (il sera mis en ligne sur le blog). Il a aussi souligné l’importance de ne pas s’en tenir à une position de défense du service public, mais de porter un horizon politique plus large en reliant ce qui se passe dans le champ de la santé aux questions sur le travail par exemple.

Quelqu’un a aussi parlé de ce qui peut se faire dans les SAMSAH et dans les SAVS où les patients sont accompagnés dans des projets dont ils sont eux-mêmes les initiateurs, une recherche d’emploi par exemple, ou la mise en place de leurs droits.

Dans la commission, il y avait accord pour penser que ces lieux hors les murs et hors l’institution sont nécessaires. Ils se démarquent des lieux d’enfermement « qui organisent du travail mort » et contribuent à inventer un autre rapport à la ville, à la différence et au soin.

Le piège serait d’opposer ces lieux auto-organisés, comme les GEM par exemple, aux structures du service public et de les voir comme des concurrents dans la répartition des subventions publiques, là où il faudrait pouvoir les considérer comme des partenaires dans l’accueil et le soin. Il s’agit aussi, en lien avec cette dimension plus « macropolitique », de penser la façon dont localement peuvent se construire un lieu, se tisser des liens et émerger des luttes en fonction des solidarités et des collectifs existants et de leur ancrage dans la ville.

A plusieurs reprises, le lien entre l’état des lieux de soins psychiques et l’état de la société a été rappelé. On ne soigne pas indépendamment de ce qui traverse la société, laquelle va mal, on le sait. Ce que l’Etat attend actuellement de l’institution psychiatrique, c‘est qu’elle soit un lieu de mise en ordre et de lutte contre le soi-disant désordre. Pour comprendre cette évolution ségrégative de la conception du soin, il s’agit aussi de s’appuyer sur une compréhension politique plus globale et comprendre ce que vise et ce que fait le pouvoir en place.

C’est contre une psychiatrie « aux ordres » que l’on se bat. Et il importe de faire converger cette lutte avec les autres luttes qui traversent la société. D’où la nécessité de créer des alliances. Les Nuits debout sont un lieu où peuvent se nouer ces alliances.

Ainsi, quelqu’un d’Hôpital debout est intervenu pour parler de ce qui se passait à l’Hôpital Saint Louis et rappeler la nécessaire convergence entre la défense de l’hôpital psychiatrique et la lutte dans les hôpitaux généraux contre le Plan Hirsch.

En somme pas de soin sans impliquer le malade, le soignant, le groupe familial et l’environnement plus largement.

Il s’agit de chercher un passage, de cheminer ensemble. Tous ensemble.

Qu’est-ce qu’on y peut ?

Quelqu’un a rappelé que si les temps sont durs, il ne faut pas oublier que la psychothérapie s’est inventée à une époque difficile. C’était la guerre. L’argent manquait au moins autant qu’aujourd’hui.

Quelqu’un d’autre a parlé de responsabilité et l’engagement individuels. Une supervision, ça peut se demander en son nom propre aussi. Et quelques soient les obstacles institutionnels, on trouve encore des soignants qui vont se former dans des lieux dont ils partagent les approches et l’éthique.

Quelqu’un a souligné la régression dans les pratiques et la banalisation de « soins » maltraitants. Certaines des pratiques préconisées par des directions, et que nous dénonçons, sont contraires à la loi. On peut donc informer des collègues qu’appliquer certains protocoles, c’est se mettre en défaut sur le plan légal. Obliger un patient à porter un pyjama peut par exemple être considéré comme une atteinte aux droits de la personne.

Dans certains cas, il serait possible de dénoncer des pratiques inadmissibles auprès du Contrôleur général des lieux de privation de liberté. Le délai pour obtenir une réponse peut être long (des mois), mais quelqu’un a connu une situation où il fut beaucoup plus court (deux semaines).

Malgré les difficultés, et la pression pour mettre en place des pratiques que l’on désapprouve, il reste des lieux où l’on pense et où l’on travaille autrement. Les Nouveaux cahiers pour la Folie peuvent se faire passeur de ces expériences et tentent de faire bouger les lignes : la revue publie notamment des récits, témoignages, poèmes de patients et de soignants qui lui seraient adressés. (Des exemplaires seront consultables aux permanences de la commission « Psy, soins et accueil ».) L’adresse mail où des textes peuvent être proposés (signés de son nom, prénom ou initiales ou pseudo…) est la suivante : cahiers.folie@yahoo.fr

L’idée est retenue que d’autres témoignages pourraient être mis en ligne sur le blog de « psy soins et accueil » ou sur le blog de SERPSY.

Concernant les lieux menacés de disparaître, un participant a expliqué que La Parole Errante était menacée de fermeture ce printemps. Un collectif s’est engagé pour imaginer et construire un devenir pour ce lieu autour d’un projet nommé « La parole errante demain ». Il prend en considération l’histoire réelle du lieu, les différents espaces déjà existants (librairie Michèle Firk, coopérative de diffusion l’Amorce…), et se pense comme lieu de fabrication et d’expérimentation du commun. Un grand banquet est prévu le 7 mai devant la mairie de Montreuil pour défendre la Parole Errante demain. Concernant les informations sur ce projet collectif très important à soutenir, il est possible de consulter le site : laparoledemain.jimdo.com

Appel : la prochaine commission « Psy, soins et accueil » aura lieu le jeudi 12 mai, Place de la République (côté Habitat)

« Ayez du courage », conclut cette femme qui avait d’abord cru s’adresser à… François Mitterrand…

Ce sera la conclusion pour cette fois.

Compte-rendu rédigé par José Morel Cinq-Mars (relu par ADS)
jmcinqmars@orange.fr

7 mai 2016

source: psysoinsaccueil.canalblog.com/

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