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19 juin 2016

« Comment les patients transforment la psychiatrie? », Patrick Le Cardinal

Merci à Patrick Le Cardinal pour cet apport.
On peut quand même s’interroger si la place du patient rétabli est vraiment dans les services de psychiatrie? Ne peut-on pas se sortir du rôle de l’usager de service qui témoigne de sa propre expérience? A suivre…

Patrick Le Cardinal

Patrick Le Cardinal

« Bonjour, je travaille actuellement en tant que psychiatre au C.H.S. de la Savoie à Chambéry sur le secteur d’Aix-les-Bains. Je suis également coordonnateur de l’équipe – ESPLOR – Equipe de Soutien pour le Logement Orientée vers le Rétablissement.
J’ai auparavant travaillé au Centre Collaborateur de l’OMS à Lille, dirigé par le Docteur Jean-Luc Roelandt, en tant que chargé de mission sur la mise en place et l’évaluation du programme Médiateur de Santé-Pairs. (14) (20)
Si j’interviens ici en tant que professionnel, j’ai également une expérience personnelle de rétablissement d’un trouble de santé mentale.

Je remercie Pascal Mariotti, pour l’organisation et pour le choix audacieux du thème de cette journée en forme d’interrogation somme toute assez contemporaine : «Comment les patients transforment la psychiatrie ?»
Pour ma part, je dirais qu’avant de transformer la psychiatrie, les personnes vivant un parcours de rétablissement transforment d’abord et surtout les personnes qu’ils rencontrent…Cela dit, il faut croire que cela prend un certain temps, comme nous l’a enseigné Einstein qui disait qu’un préjugé est souvent plus difficile à détruire qu’un atome…
Cela dit, l’histoire a montré que les changements de représentation passent le plus souvent par la parole des personnes concernées elles-mêmes.
Il est à noter que les pratiques et les politiques suivent ensuite généralement l’évolution des représentations plutôt que l’inverse …

Pour cela, je crois que la rencontre de personnes qui osent parler de leur rétablissement a un impact fort. Je salue en ce sens la présence de Valérie Brilleman, médiatrice de santé-pair, dans ces journées de travail sur l’évolution de l’hôpital et de la psychiatrie qui est, en soi, quelque chose de nouveau. Dan Fisher, un psychiatre américain ayant révélé sa schizophrénie, qui est coordinateur de l’Empowerment Center près de Boston, me disait récemment :

‘’Je suis convaincu qu’un des plus grands freins au rétablissement est le fait que ceux qui se rétablissent n’en parlent pas …’’

Personnellement, les rencontres avec des pairs-aidants de différentes cultures m’ont amené à regarder avec bienveillance mes propres troubles de santé mentale, à ne plus en avoir honte et oser en parler simplement.
Je peux dire aujourd’hui que toutes ces belles rencontres m’ont fait prendre conscience que chacun de nous était concerné par le rétablissement, même s’il peut s’agir simplement d’un ‘’rétablissement de vie’’. Cela m’a amené à remettre profondément en question ma façon de travailler.
Je ne pourrais plus, aujourd’hui, travailler sans l’aide de Médiateur de Santé-Pairs car j’ai pu expérimenter en pratique que leur présence dans une équipe facilite grandement notre travail. Ils permettent aussi souvent de sortir des conflits d’écoles, souvent stériles, et de se centrer sur la personne et ses besoins réels.

Mais pour mieux comprendre comment nous nous sommes lancés dans un programme d’embauche d’anciens patients par les établissements psychiatriques, ce qui était un pari un peu fou, je vous propose de jeter un rapide coup d’oeil dans le rétroviseur.
Nous connaissons tous le tableau qui immortalise le geste révolutionnaire de Pinel, retirant les chaînes des insensés de Bicêtre au moment de la révolution française.
Ce qui est moins connu, c’est que la plupart des auteurs internationaux du rétablissement comme Larry Davidson (5), Sam Tsemberis (25) ou William Anthony (1) rapportent cet évènement comme le primum movens de l’histoire du mouvement du rétablissement.
En effet, quand Philippe Pinel arrive à Bicêtre en 1793, il rencontre Jean-Baptiste Pussin, ex-patient tuberculeux rétablit, qui a été nommé gouverneur des fous et des folles huit ans plus tôt. Ce dernier a mis en place une approche révolutionnaire : l’intervention par les pairs. (6)
C’est cette approche, que l’on pourrait qualifier de ‘pussinienne‘, puisque qu’elle n’apparaît nulle part avant lui, qui a permis de retirer les chaînes des aliénés. (26)
Elle n’a été validée par le Docteur Pinel qu’à posteriori et Pussin l’encouragera à poursuivre d’embaucher des malades rétablis dans son personnel en argumentant ainsi :

« Ils ont appris à compatir aux maux qu’ils ont connus, ils secondent mieux les efforts du médecin, leur exemple ranime la confiance des malades ».

Cela dit, plusieurs de ces auteurs insistent également sur le fait que la loi 581 du 30 juin 1838, encore appelée ‘’loi asile’’ a rapidement circonscrit ce mouvement de rétablissement à l’intérieur des murs pour des raisons en partie sécuritaires, en ordonnant : « que chaque département est tenu d’avoir un établissement public, spécialement destiné à recevoir et à soigner les aliénés (…) Les traités passés avec les établissements (…) devront être approuvés par le ministère de l’Intérieur »1

Par ailleurs, l’embauche de personnes rétablies parmi le personnel a été rapidement abandonnée après le départ de Pinel. En 1865, La médecine expérimentale, inaugurée par Claude Bernard, basée sur le modèle cartésien, amènera objectivité, reproductibilité et prédictibilité. Cette méthode basée sur le principe de disjonction, séparant l’objet étudié de son environnement, permettra les progrès phénoménaux de la médecine que l’on connait. Cependant, ne pouvant prendre en compte les interactions de l’objet étudié avec son environnement, elle montrera rapidement ses limites pour appréhender les systèmes complexes et leur évolution à long terme.
Hors en terme de rétablissement, c’est-à-dire non de recherche de guérison mais d’un mieux-être, un environnement favorisant le rétablissement est essentiel.
Le virage épistémologique de la science dans les années 30 apportera une nouvelle piste avec la physique quantique, la théorie de la relativité générale, qui remettra en question l’hégémonie du postulat cartésien. Sven Orteli, un des physiciens quantiques, dira alors :

‘’ Les vraies révolutions ne sont pas les évènements intercurrents, si terrifiants soient-ils, mais les changements de vision du monde’. (23)

Dans le domaine de la santé mentale, c’est dans les mêmes années 30 aux Etats Unis que le mouvement des Alcooliques Anonymes développe l’idée qu’être ‘’en rétablissement’’ ne réside pas dans le fait d’être guéri mais de viser une vie satisfaisante, tout en maintenant des efforts pour lutter contre les troubles. (27)
Ce mouvement connait rapidement une expansion mondiale avec 4 000 adhérents en seulement 6 ans et plus de 100 000 aujourd’hui.
Dans les années 80, le mouvement des usagers de la psychiatrie reprend le concept de rétablissement à son compte et se professionnalise pour aboutir à l’embauche de peer support workers ou pair-aidant dans les années 90. Suite à la circulaire du 15 mars 1960 sur le secteur, un long travail de désinstitutionalisation se met en marche à partir des années 70 avec développement des structures ambulatoires de proximité. (2)(3)(19)
A la suite de la publication par le philosophe nietzschéen Michel Foucault de L’Histoire de la Folie à l’Age Classique en 1972 (8), un important travail de réflexion sur le rôle et la mission de la psychiatrie a été engagé. Quelques années plus tard, en 1988, Edouard Zarifian conclura ainsi son livre Les Jardinier de la Folie : (27)

« La folie, cette plante étrange qui pousse dans toute société humaine est cultivée par d’innombrables jardiniers. Qui sont-ils ? C’est vous, c’est moi, ce sont tous ceux, famille, psychiatres soignants, qui à leur corps défendant contribuent à pérenniser la folie. C’est la société toute entière qui, à force de peur, d’obscurantisme ou de prétentions scientifiques, d’égoïsme, de conservatisme, a obturé petit-à-petit inexorablement toute ouverture vers l’extérieur, toute possibilité de réversibilité, condamnant la folie à se répéter indéfiniment, victime de son étiquette. (…) « La folie est par essence une dialectique de l’exclusion et à ce jeu c’est toujours le malade qui perd… »

En France, les années 2000 verront l’évolution rapide de la parole et des droits des usagers avec la création en 1992 de la FNAPsy qui regroupe à ce jour une soixantaine d’associations d’usagers.

La loi du 4 mars 2002 sur les droits des patients. En 2005 les choses s’accélèrent avec la loi du 11 février sur les GEM et la même année, le lancement par le laboratoire de recherche Maison Blanche du Programme Européen EMILIA ayant pour objectif d’évaluer l’impact de la formation tout au long de la vie des personnes vivant avec une psychose.

En 2010, le Programme expérimental Un Chez Soi d’Abord est lancé par la DIHAL pour les personnes à la rue avec un trouble majeur de santé mentale suite à la publication du rapport ministériel sur la santé des personnes ‘sans chez soi’ par Vincent Girard, Pascal Estecahandy et Pierre Chauvin. (9)

En 2012, le Programme expérimental Médiateur de Santé-Pairs, porté par le CCOMS (Lille, France) vise l’intégration et la formation en cours d’emploi de pair-aidant à l’intérieur même des équipes psychiatriques. (20)
Voici comment est née l’idée de ce lancer ce programme.
En 2006, Maire-Christine Thibaut et Claude Ethuin, deux présidents de GEM et moi-même, sommes allés présenter au Québec les résultats d’une recherche-action menée pendant deux ans sur le thème ‘Engagement associatif et résilience’ à la suite du congrès organisé par le CCOMS (Lille, France) sur la résilience en 2001.
Nous avons alors fait la rencontre de Roy Muise, le premier pair-aidant canadien à s’être formé aux Etats-Unis. Cela a été une rencontre incroyable car voir un ancien usager devenu professionnel parler avec autant d’assurance devant un auditoire de 1000 personnes, c’était du jamais vu pour nous …
Au retour, en accord avec le Docteur Roelandt, nous avons décidé de lancer une nouvelle recherche-action sur le thème de la pair-aidance. Un groupe, composé pour moitié de personnes en rétablissement et la moitié de professionnels, a été constitué et a visité et interrogé une dizaine d’équipes qui avait mis en place des programmes de ce type associés à des programme de recherche.
Cette enquête préliminaire nous a amenés à Yales aux Etats-Unis, à Québec au Canada, à Amsterdam, à Nottingham et à Colchester en Angleterre, à Cardiff en Ecosse et à rencontrer des équipes Australiennes et néozélandaises.

Globalement, les résultats de la recherche convergents pour dire que les pairs-aidants ont un impact significatif : (14)
– Dans l’intervention précoce et peuvent être positionnés dès le départ (22)
– Dans l’accès aux soins des personnes mal insérées dans un parcours de soins (21) (22)
– Dans la réduction des ré-hospitalisations (diminution de 15 % selon une étude rétrospective sur 3 ans aux USA (12), 12,7 % sur une étude Australienne sur 3 mois (15)

Après six ans de travail d’élaboration et d’adaptation du modèle au contexte français, le programme a pu démarrer, soutenu par le Ministère de la Santé et la CNSA, malgré les réticences tant du côté des professionnels que des associations d’usagers.
Nous avons alors commencé à expérimenter sur le terrain ce que c’était de travailler avec Corinne et Myriam, Médiatrices de Santé-Pairs. Autant dire que cela n’a pas été évidant tout de suite car elles venaient souvent questionner nos représentations et nos pratiques. Cela dit, elles nous ont amenés une autre façon de voir et d’écouter : à savoir par exemple ‘prendre plus de temps’ avec les personnes, par exemple, car le rétablissement est un processus qui prend du temps … Au fil du temps et des formations, je crois que la culture du soin de l’équipe a pu évoluer progressivement vers plus de rétablissement. Nous avons été amenés à nous questionner sur nos pratiques et, petit-à-petit, des alternatives ont été trouvées à des pratiques qu’ils avaient eux-mêmes très mal vécues comme la mise en pyjama, la chambre d’isolement, la contention mécanique ou les surdosages de traitement… Certains ont appelé cela les ‘violences psychiatriques ordinaires’ …

Dans cet ordre d’idées, Helen Glover, une pair-aidante australienne écrit dans un ouvrage coordonné par Tim Greacen à l’adresse des professionnels :

« Commencez par ne pas nuire à notre rétablissement, tout ce que vous pourrez faire en plus nous sera très utile… » (10)

Ces réflexions viennent nous interpeller directement sur le principe premier appris sur les bancs des facultés de médecine : Primum Non Nocere.
L’évaluation du programme réalisée par le CLERSE montre, contrairement aux craintes exprimées, que 3 ans après leur embauche, 79 % des MSP sont soit toujours en poste, soit travaillent dans un autre emploi, soit ont repris un nouveau cursus de formation professionnelle. (7)(20)
Au cours de cette recherche, j’ai fait la rencontre de Ron Coleman, qui a reçu un diagnostic de Schizophrénie, qui est pair-aidant en Ecosse. Devant mes nombreux doutes, il m’a dit un jour une phrase qui résonne encore aujourd’hui : ‘’ Tu dois Laisser tomber tes peurs !’’.
Aujourd’hui, j’aimerais vous partager un certain nombre de questions qui se posent à moi à la suite de ces quelques années de recherche sur le rétablissement.

Le plus gros frein à l’évolution des pratiques ne pourrait-il pas finalement être la peur que nous avons nous-mêmes de devenir fou ?
Nous vivons dans un monde dominé par la raison où la folie, la perte de la raison fait extrêmement peur. Mais finalement que serait la vie humaine dépourvue de toute folie ? Que nous le voulions ou non, la folie ne fait-elle pas partie de notre vie avec sa part de souffrance et sa part de joie ?

C.G. Jung disait que l’homme a toujours construit des murs à l’extérieur pour ne pas voir ce qui lui faisait peur à l’intérieur de lui-même.
Je symboliserais cette peur par cette pierre qui représente aussi de fait la première pierre de l’asile posée en France au XIXème siècle. Ces murs furent ensuite implantés dans de nombreux autres pays du monde occidental, les pairs-aidants étrangers n’ayant pas manqués de nous le rappeler lors de nos visites …
Or, on sait maintenant que ce modèle est source de chronicité, un récent rapport de l’IRDES (4) a relevé que les patients hospitalisés au long cours représentaient ¼ des lits d’hospitalisation temps plein en France alors qu’ils ne représentent que 0.8 % des personnes suivies en psychiatrie …

Je pense qu’il est grand temps d’écouter davantage ce que veulent les personnes directement concernées, les représentants des usagers eux-mêmes et pas seulement leurs proches, les associations de défense des droits des usagers comme le CRPA (Cercle de Réflexion et de Proposition d’Actions sur la psychiatrie) ainsi que les Médiateurs de Santé-Pairs qui travaillent au sein des équipes.

Les usagers osent de plus en plus prendre la parole. Cette année, Sonia Suez, une représentante des usagers à Martigues, a écrit une lettre ouverte à la Ministre de la santé contre les chambres d’isolement. Cette lettre est assortie d’une pétition en ligne et appuyée par le Professeur Lacon de l’A.P.H.M. et un certain nombre de professionnels dont je fais partie. Dans son témoignage elle dit : ‘‘j’ai été victime de sévices dans ma vie, mais mes pires cauchemars restent ceux de l’hôpital…’’ (24)

Cette semaine, Adeline Hazan, la Contrôleuse Générale des Lieux de Privation de Liberté, a publié un rapport (11) sur les pratiques d’isolement et de contention où elle rapporte le ressenti des patients : « Des patients disent aux contrôleurs ressentir la menace de mise en chambre d’isolement s’ils ne se montrent pas suffisamment dociles avec les personnels soignants. Certains affirment prendre les médicaments pour ne pas être attachés. Le CGLPL reçoit régulièrement des courriers de patients relatant leur sentiment de dévalorisation lors de mise sous contrainte physique. Ces témoignages ainsi que ceux recueillis lors d’entretiens soulignent l’effet traumatisant pour les patients, le souvenir négatif qu’ils en gardent. Ces restitutions ne rendent pas compte de l’écart entre la perception du patient, en principe en crise lorsqu’il subit la contrainte, et le comportement réel des soignants. Mais il importe de prendre en compte la manière dont le patient perçoit l’humiliation, au-delà de la réalité objective de la situation. »
Elle conclut : « Aucune instance scientifique ne recommande à proprement parler la mise en place de ces mesures de contrainte (…), la diversité des pratiques laisse perplexe sur la cohérence de l’indication et de sa mise en oeuvre. (…) en toute hypothèse il ne saurait être possible de prolonger (…) l’isolement au-delà de vingt-quatre heures et la contention au-delà de douze heures.»

Mais au-delà des mesures d’encadrement de ces pratiques, n’est-ce pas le modèle asilaire lui-même qu’il convient de re-questionner ? En effet, le recul nous permet de constater que la concentration de patient dans un environnement pavillonnaire fermé encadré par un sous-effectif de soignant entraîne souvent, malgré la qualité des professionnels, du côté des patients soit de la soumission et de la régression, soit de la violence et du coté des soignants un accroissement des arrêts de travail sur épuisement professionnel.

L’OMS préconise dans un rapport sur la santé mentale publié en 2001 (17) ; ‘’Une évolution similaire -au modèle de Trieste ayant abouti à la réforme de la santé mentale italienne par le vote de la loi 180 en 1978 ndlr- se dessine dans d’autres régions du monde, mais ce n’est pas encore le mouvement de grande ampleur auquel nous aspirons (…) Il n’y a pas de raison d’exclure, du système général de soins, les services de santé mentale‘’.

Dans la suite de cette prise de position, le rapport Piel-Roelandt « De la psychiatrie vers la santé mentale » sortie la même année a préconisé, entre autre, « un arrêt des admissions dans les établissements psychiatriques situés à distance des lieux de vie des usagers (…) et un moratoire pour les investissements lourds sur ces sites pour créer sur les secteurs, toutes les structures de soins ouvertes et intégrées» (16)
Magali Coldefy (4), chercheur en économie de la santé, a comparé l’évolution des modèles des dispositifs de soins psychiatriques en Allemagne, en Angleterre, en Italie et en France, elle constate que ces pays ont fait un effort considérable dans la deuxième moitié du XXème siècle pour sortir du modèle asilaire et aller vers un modèle beaucoup plus intégratif de proximité.
Dans un rapport publié en décembre 2010, un collège de psychiatres anglais déclarait : « Nous avons passé les soixante dernières années en Angleterre à passer d’un modèle asilaire à un système de services communautaires. Le Plan National pour la Santé Mentale 2 s’est terminé en 2009, cela signifie qu’il y a maintenant une opportunité de développer des services et des pratiques orientés vers le rétablissement. » (18)

La France n’est pas en reste avec la diminution de 65 000 lits d’hospitalisation et la mise en place, entre autre, de 2000 CMP et 1000 CATTP répartis sur chaque secteur du territoire. L’auteur note également que, depuis les années 80, a pu être observée l’implantation de lits de psychiatrie dans les Centres Hospitaliers Généraux ainsi qu’une importante activité de liaison. Ceci dit, elle relève également que la France à un taux standardisé de suicide pour 100 000 habitants quasiment trois fois supérieur celui de l’Italie ou de L’Angleterre.3

Elle conclue :

« Au regard de ses voisins européens, la situation française présente un certain retard en matière d’intégration de la psychiatrie à l’hôpital général mais aussi et surtout en matière de développement de structures d’hébergement et de services d’accompagnement. (…) L’approche globale de la prise en charge avec les autres acteurs (…) y reste également insuffisamment développée (…) et ne tient pas assez compte des dimensions de la vie quotidienne (hébergement, accès à l’emploi, à la formation) ».

Pour autant, cette dynamique est en cours ou en réflexion dans de nombreux établissements et, en 2010, 30 % des lits de psychiatrie publique ont déjà été délocalisés à l’hôpital général. Pour ne citer qu’un exemple, 5 des 9 secteurs psychiatriques adulte de l’EPSM Lille Métropole à Armentières, dirigé pendant seize par Joseph Halos 4, ont ainsi délocalisé leurs lits d’hospitalisation temps plein sur les C.H. du département. En décembre 2015, cela représentait 54% des lits positionnés au C.H. Tourcoing, de Seclin et au CHRU de Lille. (126 sur 233 lits) 5

CONCLUSION 6 :
Les personnes en rétablissement m’ont appris à m’autoriser à rêver à l’instar de Martin Luter King.
Aujourd’hui, je fais le rêve que nos enfants grandissent dans un monde où les établissements pour aliénés, hérités du XIXe siècle, auront été remplacés par de petites unités à taille humaine, d’une quinzaine de lits au maximum, au sein des hôpitaux généraux où ils puissent rencontrer si ils le nécessitent des médiateurs de santé-pairs qui leur redonnent foi en eux et des soignants, en nombre suffisant, qui les accompagnent dès le départ et tout au long de leur parcours, sans jamais perdre espoir dans leur rétablissement.

Alors, oui, les patients nous auront aidés à transformer la psychiatrie vers plus d’humanité et nous seront en mesure de continuer à avancer avec cette pierre de la peur de devenir fou qui sera, j’ose l’espérer, de moins en moins lourde à porter.

Au-delà, je crois que la psychiatrie peut montrer une voie possible de décloisonnement de l’hôpital vers une médecine de spécialité qui soit d’une part beaucoup plus intégrée dans la cité et interconnectée aux réseaux de soins primaires et d’autre part plus orientée vers le rétablissement en s’appuyant sur le savoir expérientiel de pairs rétablis.

Est-ce utopiste de penser que les G.H.T. puissent avoir l’audace de s’orienter délibérément dans cette voie ? C’est en tout cas, je crois, un des enjeux majeurs de leur réussite future.
Pour l’heure, Valérie et moi, en écho à la célèbre phrase d’Isaac Newton au XVIIe siècle :

‘’Les Hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts’’ nous vous proposons de faire un pont entre nous deux, avec cette ribambelle de silhouettes découpée par des enfants dans le texte de la loi de 1838 ; elle symbolise les hommes et les femmes qui ont vécu parfois des années à l’intérieur de ces murs. »
Nous vous proposons de prendre, maintenant, une minute de silence en leur mémoire. »

Intervention de Patrick Le Cardinal, le 25-05-2016 aux Journées ADESM.

Notes:
1 Loi du 30 juin 1838, Bulletin des Lois n°581, Titre 1er ,article 1er, 1838
2 National Service Framework
3 Nb de mort /suicide : 15,2/100 000 ht en France pour 6,5/100 000 en Angleterre et 5,4/100 000 en Italie (OCDE 2010)
4 Joseph Halos a annoncé son départ en retraite en mars 2016
5 http://www.epsm-lille-metropole.fr/soins/poles-adultes

BILIOGRAPHIE :
1. Ashcroft; L, Anthony, W, Recovery: Transforming Client and Provider, Behavioral Heathcare, vol44 n°2, 2005
2. Baillon , G, Les Usagers Au Secours de La Psychiatrie, La Parole Retrouvée, Eres, 2009
3. Coldefy, M, L’évolution des dispositifs de soins psychiatriques en Allemagne, Angleterre, France et Italie : similitudes et divergences – Questions d’économie de la santé, n° 180 – oct 2012 http://www.irdes.fr/Publications/2012/Qes180.pdf
4. Coldefy M, Nestrique, C, L’hospitalisation au Long Cours en Psychiatrie : Analyse et Déterminants de la Variabilité Territoriale, Questions d’économie de la santé, n° 202 – oct 2014
http://www.irdes.fr/recherche/questions-d-economie-de-lasante/
202-l-hospitalisation-au-long-cours-en-psychiatrie-analyse-etdeterminants-de-la-variabilite-territoriale.pdf
5. Davidson, L, The Roots of the Recovery Movement in Psychiatry: Lessons Learned, ed.Wiley-Blackwell, 2010
6. Didier, M, Dans la Nuit de Bicêtre, Gallimard, 2006
7. Demailly, L , Le Dispositif des Médiateurs de Santé/Pairs en Santé Mentale : une Innovation Controversée, Rapport final de la recherche évaluative qualitative sur le programme expérimental, 2012-2014
www.clerse.univ-Lille1.fr/IMG/pdf/RapportFinal_Mediateurs sante_pair s.pdf
8. Foucault, M, Histoire de la Folie à l’Age Classique, Gallimard, 1972
9. Girard, V, Estecahandy, P, Chavin, P, La Santé des Personnes Sans Chez-Soi, 2010
http://social-sante.gouv.fr/ministere/documentation-et-publications-officielles/rapports/sante/article/rapport-la-sante-des-personnes-sans-chez-soi
Conférences FHF PHW, Journées ADESM 25 05 16, ‘’Comment les Patients Transforment la Psychiatrie‘’ P. Le Cardinal.Page13
10. Glover, H, Greacen, T, Un Nouveau Paradigme se fait-il jour ? Pour des Usagers de la Psychiatrie acteurs de leur propre vie, ERES, mars 2012
11. Hazan, A , Isolement et Contention dans les Etablissements de Santé Mentale, Dalloz, mai 2016
http://www.cglpl.fr/2016/isolement-et-contention-dans-les- établissements-de-sante-mentale/
12. Lawn, S, Smith, A, Health Peer Support for Hospital Avoidance and Early Discharge: an Australian Example of Consumer Driven and Operated Service. J Ment Health, 17 : 498-508, 2008
13. Le Cardinal, P, Ethuin, C, Thibaut, M,C, Quand la conquête de la
Citoyenneté Renverse le Cycle de la Stigmatisation. Inf Psychiatr 2007 ; 83 : 807-14
14. Le Cardinal, P, Roelandt, J,L, Rafael, F, Vasseur-Bacle, S, François, G, Marsili, M. Pratiques Orientées vers le Rétablissement et Pair-aidance : Historique, Études et Perspectives. Inf Psychiatr 2013 ; 89 : 365-70 doi:10.1684/ipe.2013.1070
15. Min SY, Whitecarft J, Rothbard A, Salzer MS. Peer support for Persons with Co-occurring Disorder and Community Tenure: A Survival Analysis. Psychiatr Rehabil J, 2007 ; 30 : 207-13.
16. Piel, E, Roelandt, J,L, De la Psychiatrie vers la Santé Mentale, Rapport de Mission, Juillet 2001
17. Rapport de l’Organisation Mondiale de la Santé, La Santé Mentale à Travers le Monde, Non à l’Exclusion Oui Aux Soins ! 2001
18. Recovery is for All, Hope, Agency and Opportunity in Psychiatry. A Position Statement by Consultant Psychiatry. South London and Mausdsley, South-West London, NHS, 2010.
19. Roelandt, J,L, La santé Mentale en France et dans le Monde : « Des Hommes, pas des Murs », Pratiques en Santé mentale, n°1 2015
Conférences FHF PHW, Journées ADESM 25 05 16, ‘’Comment les Patients Transforment la Psychiatrie‘’ P. Le Cardinal.Page14
20. Roelandt J, L, Staedel, B, and al, Programme Médiateur de Santé/Pairs, Rapport Final de l’Expérimentation, 2012-2014
www.fhf.fr/Ressources-humaines/Developpement-des-competences /CCOMS-Rapport-final-du-programme-experimental-des-mediateurs-de-sante-pairs.
21. Scottish Government. Evaluation of the Delivering for Mental Health
Peer Support Worker Pilot Scheme. Scottish Government, Social Research, 2009.
22. Sells, D,L, Davidson, L, Jewell, C, Falzer, P, Rowe, M. The Treatment relationship in Peer-based and Regular Case Management for Clients with severe mental illness. Psychiatr Serv, 2006 ; 57 : 1179-84.
23. Stone, J, Notre Existence a-t-elle un Sens ?, Les Presses de la Renaissance, 2013
24. Suez, S, Abolir les Chambres d’Isolement en Psychiatrie en France
https://www.change.org/p/la-ministre-de-la-sant%C3%A9-abolir-les-
chambres-d-isolement-en-psychiatrie-en-franceTexte de la Loi du 30 juin 1838, Bulletin des lois N°581, Titre 1er, Article premier,1838
25. Tsemberis, S, Providing Housing First and Recovery Services For Homeless Adults With Severe Mental Illness, APA Gold Award, Vol. 56 No. 10 October 2005
26. Wallace, E, Gach,J, History of Psychiatry And Medical Psychology: With an Epilogue on Psychiatry and the Mind-body, Springer, 2008
27. White A, Slaying the dragon: The History of Addiction Treatment and Recovery in America. Bloomington, IL : Chestnut Health Systems, 1998.
28. Zarifian, E, Les jardiniers de la Folie, Odile Jacob, 1988

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One Comment on “« Comment les patients transforment la psychiatrie? », Patrick Le Cardinal

nénon
19 juin 2016 chez 11 h 01 min

la pétition bibliographie alinea24, sur les chambres d’isolement, n’est plus en ligne, pouvez-vous faire qq chose?

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