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10 avril 2016

Dans la tête d’un psy

Et là, il m’a répondu quelque chose que tout psy a dû entendre au moins une fois dans sa vie :

« Je ne vois pas pourquoi je dois voir un psy! Je ne suis pas fou! … Si? Je suis fou? »

Comment te dire, Pierre. C’est assez embêtant de se retrouver à devoir répondre à cette question. Si je te dis non, je considère que la folie existe, et que tu es dans la norme. Si je te dis oui, je considère que la folie existe, et on casse le lien. Or, en psychiatrie, le mot «folie», presque personne ne l’utilise. Pour une raison, sûrement.

C’est que l’on ne souhaite pas prendre le rôle de «garant de la normalité». Ça peut paraître étonnant de la part d’un psy de dire ça. On passe pourtant nos journées à faire des diagnostics de maladie. Mais la maladie n’est pas la folie. La bizarrerie n’est pas la folie. On laissera ce débat pour les philosophes. Ce qui nous importe en tant que psy est différent. On veut juste assouplir la capacité de tout un chacun à accepter la différence, la bizarrerie. Tolérer l’écart de comportement. Arriver à intégrer ce que l’on voit nous comme un handicap, dans le fonctionnement général de la société.

Habituellement, on va tenter d’esquiver la question, et par là même, la réponse. Après tout, on n’a pas l’obligation de répondre à tout. « Vous pensez être fou? Vraiment? », « je vous sens très anxieux… Que se passe-t-il? ». Bref, c’est facile d’esquiver. Parfois, je dis à mes patients que la folie n’existe pas en soi. Que l’Homme l’a créée en la définissant. Mais pour une multitude de raisons, aujourd’hui, je lui ai rétorqué « je vous rassure, vous n’êtes pas fou ». Et hop! Je le réintégrais dans le groupe des « normaux », tout en lui faisant entendre que j’étais donc le garant de la normalité. Le détenteur du tampon « validé comme normal ». Alors oui, ça l’a rassuré. Il s’est senti compris. Il a pu entendre quelqu’un enfin reconnaître la réalité de ses douleurs. Et c’est important. Mais voilà. Notre intervention doit-elle se résumer à rassurer, entendre et recueillir la souffrance des patients? Je pense que le psychiatre a un autre rôle aussi crucial à tenir. Celui d’ouvrir la porte et les fenêtres qui mènent à la marginalité, pour rendre visible ce qui est craint. Pour lever la peur du bizarre, sous prétexte que c’est un monde peu connu.

Dans cette situation, je n’ai fait que légitimer sa peur de « la folie », tout en sous-entendant que j’étais habilité à définir ce qu’était la folie. Ce qui est faux, évidemment. On ne m’y reprendra pas.

Source : La Folie de la Norme

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