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1 septembre 2017

Vous autres – épisode 7

Vous autres

Embarquez chaque vendredi avec Agathe pour le feuilleton : « Vous autres ».

Vous avez manqué les premiers épisodes?

J’avais quitté la salle de télévision finalement assez rapidement, histoire de faire une petite sieste. Enfin, une sieste du matin, de toute façon, je n’avais rien de mieux à faire. En retournant vers ma chambre, je croisais un infirmier et deux infirmières qui couraient vers la chambre de la petite nana à qui j’avais prêté le rasoir pour se faire belle. Je les suivais du regard, ils paraissaient affolés, je me mis à les suivre de loin. Devant la chambre trois ou quatre patients restaient là, un peu hagards. Ils fixaient la porte d’entrée de la chambre de la petite nana… Une porte close dans laquelle s’engouffrèrent rapidement les infirmiers. Je m’approchais des trois patients hagards :

  • Qu’est-ce qui se passe ? Demandais-je à la cantonade mais sur un ton un peu désabusé et sans trop d’espoir de réponse.
  • Oh, ben je crois qu’elle a essayé de suicider la petite. Me répondit la vieille femme avec qui j’avais mangé la dernière fois, avec l’ancien reporter de guerre.
  • Ah bon ? Mais comment ? Demandais-je me sentant déjà coupable par le prêt de rasoir de l’autre jour…
  • Elle s’est ouvert les veines. Juste là, tout à l’heure. Me répondit-elle encore.

Heureusement, elle avait fait ça en pleine journée quand quelqu’un peut se rendre compte de ce qu’elle fait. Si elle avait tenté ça cette nuit, j’étais bon pour avoir une morte sur la conscience. Ne sachant trop comment réagir, je décidais de quitter les lieux. De peur aussi qu’elle me désigne comme le prêteur fautif du fameux rasoir… Drôle comme cette possibilité d’être inquiété et accusé m’avait passé toute compassion et tout élan de sollicitude envers la jeune fille. L’empathie devait avoir pour limite la mise en cause de son propre sort. Je filais discrètement vers ma chambre.

Je refermais la porte derrière moi, que personne ne vienne surtout, et surtout que personne ne sache pour ce foutu rasoir ! J’ouvrais mon placard pour me préparer un café soluble à l’eau chaude du robinet. Il n’était pas bien chaud mais bon… J’avais réussi à glaner un peu de clopes et d’argent à mon frangin, ce qui me permettait de vivre dans un pseudo-luxe pour un lieu comme celui-là.

Après ce pseudo-café, je m’allongeais sur le lit et fixais le plafond triste. Je n’avais que peu de chances d’avoir des problèmes pour le rasoir quand bien même la petite aurait parlé… Nous nous trouvions dans un lieu où la justice n’avait que peu de place… Une sorte d’espace de non-droit où les pauvres victimes n’avaient aucunes chances de voir leurs tords être entendus. J’aurais dû me douter, j’aurais pu me douter, j’aurais pu le faire exprès. Mais qui aurait cru cette nana à la conscience dérangée, peut-être même paranoïaque. Qui aurait pu croire un instant ses dires… La psychiatrisation a ceci de particulier qu’elle décrédibilise les mots que l’on peut mettre sur soi, sur sa vie et ses expériences. Tout ce que l’on peut prononcer devient sujet à caution. Pour qui est sain d’esprit à tous moments (si cela existe…), cette situation met en colère, elle révolte et donne envie de prouver. Pour qui doute de son esprit, cela signe la fin du minimum de confiance en sa conscience et en soi nécessaire à la constitution de soi comme sujet autonome. C’est le début de la fin de soi-même comme être humain. C’est le début de soi-même comme être vivant ou survivant….

Bref, quoi qu’elle dise et à moins que je n’avoue (ce qui serait encore sujet à caution… je pourrais être délirant), rien ne sera fait contre moi pour lui avoir donné ce rasoir. Je sais que je l’ai fait de bonne foi, que je n’imaginais pas l’usage qu’elle voulait en faire. Mais qu’en savent-ils. Si j’avais connu sa tentation suicidaire, si j’avais voulu (pour le fun) l’alimenter et en faire un spectacle pour moi, je n’aurais pas agi autrement. Mais devant le doute, au lieu de comprendre ou même de juger, ils vont s’abstenir. Ils vont me laisser en paix, et elle à demi-morte. Comme si par le fait d’être hors de la raison, le fou était considéré comme hors des droits de l’homme, hors de la justice et de ce que l’on peut raisonnablement attendre d’une société « démocratique ».

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