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13 août 2022

La folle du village [Victoria Leroy]

victoria leroy

Dans le petit village de la famille Leroy, le fou, c’est moi.

Longtemps, les Leroy ont gardé le secret de cette enfant pas comme les autres;
même dans la maison, on n’en parlait pas, imaginez si quelqu’un avait écouté aux portes ?

En marge, je gardais pour moi la maladie, loin de mes sœurs et frère; la cachait au village, aux contrées alentours, au monde.
Rares étaient ceux qui partageaient cette confidence, ma f-amies. 💌

Moi qui n’avait aucune idée de comment apprendre à vivre avec la maladie, je découvrais que mon oncle et ma tante étaient morts de la même. Ça non plus, on ne me l’avait pas dit. Cela voulait-il dire que c’était de ne pas vivre qui m’attendait ? Peut-être voulait-on me protéger… pourtant j’aurais aimé savoir, apprendre, anticiper.

Pourquoi le une chance sur 5 de la roulette génétique est tombé sur moi ? Où est le géniteur maintenant que les gènes sont en moi ; et la gêne autour de moi ?

Je me souviens de ce soir d’été de mes 20 ans, je sortais d’hospitalisation et essayais de goûter à la vie en retrouvant l’innocence que le compte rendu «  bipolaire de type 1 » m’avait fait oublier. On joue près de la piscine avec mon frère et mes sœurs, c’est doux, naturel, léger, riant; ils veulent me jeter à l’eau.

« Arrêtez ! Vous allez déclencher ses folies ! Elle est malade ! » crie ma grand-mère.

Le temps s’arrête. On ne m’a pas encore mise à l’eau que me voilà glaçon. Isolée depuis mon bloc de glace, je me liquéfie sous les lumières du regard des autres. Moi qui me sentais de nouveau appartenir, me revoici un être à tenir : à l’écart, en boite, attachée, enfermée, dans le secret.

Ce soir là, âgée de 20 ans et quelques heures, je passe par la fenêtre de la chambre – qu’on a fermé à clef passé minuit – et je tente d’aller me jeter dans la mer. Mon frère me court après et me plaque au sol. Je le mords comme un animal sauvage. Je ne suis plus sa sœur. Je ne suis plus humaine. Ils ont fait de moi la folle de la plage.

Ce frère que je mords jusqu’au sang, c’est le même qui 7 ans plus tard m’attendra en réanimation. Ce bras que j’ai mordu, c’est celui dont l’étreinte me redonnera envie de vivre.

Maintenant que j’ai libéré ma parole, que j’essaye de la libérer bien au delà du village, jusque dans les impasses de la société, je n’en oublie pas moins d’en parler un peu dans la maison des Leroy. Je ne veux pas que mes nièces et neveux pensent que ce n’est pas un problème tant que ce n’est pas chez eux. Ils m’ont vu peser 32 kilos mais les pousser sur la balançoire. Ils me voient prendre mes médicaments au petit déjeuner.

« C’est pour ta maladie ? », « oui c’est pour aider mon cerveau qui bug un peu, comme réparer des interrupteurs d’un circuit électrique où certaines ampoules sautent », « ah oui il est bizarre ton cerveau. Toi non. Enfin si parfois, mais t’es bizarre bien » – Ah, je crois que que j’ai gagné une partie du combat.

Victoria Leroy (texte et illustration)

Retrouvez Victoria sur Instagram : https://www.instagram.com/vic.toria.leroy/

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