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27 août 2022

Survivre à la psychiatrie #10 [Vaillandet Lylaeve]

Survivre à la psychiatrie Vaillandet Lylaeve

Je me suis désancré de moi-même, dernièrement.

Mon esprit s’est égaré
dans le doute
– pire –
dans l’inconscience ;
loin de ce qui fait de moi un être total.

Je ne pense plus en humain ;
des ressentis logiquifiés débordant de mes subjectivités multipliées,
je raisonne
et réfléchis mes émotions.

Je suis devenu la personne que j’aurais dû être pour survivre.

Mais
suis-je l’un si je suis tout
ce que l’autre peut être à travers moi ?

Suis-je moi-même encore,
voilà ma question.

Je ne peux plus bouger les jambes.

Je suis allongé
à moitié sous une table,
sur un carrelage qui me brûle de froid,
et je ne peux plus bouger les jambes.

J’ai pleuré, pourtant
– la flaque de larmes dans laquelle ma joue patauge en soit la preuve –
mais
la seule réponse que le monde ait donnée à mes pleurs sonnait comme de la colère
et du mépris.

“Relève-toi ;
tu es ridicule.”

Ridicule est le mot.

Je suis indigne de moi-même,
de l’humain que je suis censé être
et de tout ce que je suis censé représenter :
je suis une déception.

Voilà ce que le monde m’offre
à cet instant : un peu de honte
et de la peur aussi
– mes larmes n’en étaient-elles pas un indice ?

Je ne peux plus bouger les jambes et,
par la faute de ce monde,
je ne cherche plus à les bouger :
par la honte,
j’ai dédié mon effort à me dédouaner
de cette indignité dont on m’accuse
et dont je suis responsable.

À l’heure où d’autres sont hors d’eux,
ma conscience est à l’intérieur de moi,
si profondément
que ma paralysie s’accentue
à chaque pensée.

– Comment a-t-elle commencé, déjà ? –

Ils passent à côté de moi
sans m’accorder un regard,
en évitant de m’accorder un regard.

“Je peux avoir une couverture ?”

Et je dois sécher mes larmes,
et je dois montrer que j’ai renoncé
malgré mes efforts.

Dans un élan de compassion,
une entorse à la règle,
on me dit plus tard :
“Si on te donne une couverture,
tu ne bougeras pas,
tu vas te conforter là.”

Et ils avaient sans doute raison,
mais j’avais froid
et j’avais honte
et j’étais résignée
et je m’étais abandonnée.

Le psychiatre dit :
“Quelle est cette position ?”
Je dis :
“Je ne peux plus bouger les jambes.”
Il s’en va.

Je reste là trois heures.
Je me relève.
C’est tout.

Il m’aura fallu du temps pour comprendre
que la personne qui contrôle mes jambes
était ailleurs,
partie,
là où il m’a fallu rester,
et il m’aura fallu du temps pour pouvoir mettre les mots
sur la fragmentation de mon moi.

Ils avaient les mots
et ils les ont tus.
“Trouble dissociatif”

Vaillandet Lylaeve

dandelionsescape | Njdilaan


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