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7 avril 2019

Le droit à l’oubli

droit à l'oubli

« Dans le plus petit comme dans le plus grand bonheur, il y a quelque chose qui fait que le bonheur est un bonheur : la possibilité d’oublier […] il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens, historique qui nuit au vivant et qui finit par le détruire, qu’il s’agisse d’un homme, d’un peuple ou d’une civilisation. »

Friedrich Nietzsche

Il est des choses qu’on ne peut pas oublier, il est des personnes qu’il vaut mieux oublier.

Non pas qu’elles ne méritent pas notre attention mais parce qu’elles prennent trop place dans notre esprit.

Le temps fait son œuvre, il éloigne les moments douloureux et nous invite à passer à autre chose avant qu’il ne soit trop tard.

Parfois l’idée même du temps nous paralyse, on a peur de l’irréversible, on préfère remettre à plus tard, ne pas se projeter dans un temps futur qui nous rapproche de la mort.

S’oublier un instant, oublier qu’un jour on va mourir, c’est s’autoriser à vivre dans le présent et profiter d’un rayon de soleil, d’une rencontre plaisante mais aussi nous encourager à nous inscrire dans le futur.

La liberté d’oublier c’est peut-être se donner la liberté d’exister et de ne pas ressasser le passé afin d’entrouvrir la porte des jours nouveaux.

OK tu dois prendre des médicaments tous les jours parce que tu as une fragilité psychique mais est-ce que cette habitude t’empêche de faire que chaque jour soit nouveau et différent.

Si les jours se répètent et se ressemblent comme dans un présent continuel où l’on s’empêche de penser à tout ce que l’on pourrait faire autrement, alors il est temps d’enclencher le changement, de prendre un pied de biche et d’enfoncer cette porte entrouverte qui ouvre un espoir.

Prenons l’exemple de la psychiatrie puisque c’est à elle que je pense sans la nommer, j’ai l’impression d’être attaché à elle comme à un lit, ai-je le droit de l’oublier?

Je peux oublier un jour de prendre des médicaments mais je les prendrai le lendemain, ce n’est pas un si grand problème et ce n’est pas définitif.

Mais puis-je oublier la psychiatrie et passer à autre chose? Faire de ces comprimés une habitude journalière, comme si c’était une simple maladie, et faire de ma vie autre chose, penser et circuler hors des espaces de santé mentale.

La psychiatrie ne doit pas être une expérience identitaire, on devrait pouvoir se passer de ses étiquettes. Pouvoir se dire qu’on a un diagnostic médical mais que dans la vraie vie ça ne regarde que moi et que ça ne fait pas mon identité. Cette liberté implique qu’on ne soit pas attaché par la contrainte, ou une quelconque tutelle ou curatelle qui fait de nous un malade avant d’être une personne à part entière.

Si le droit à l’oubli est le droit à passer à autre chose, comment faire en psychiatrie pour représenter les usagers par des personnes directement concernées si le rétablissement passe par un affranchissement, par le fait de ne plus vouloir entendre parler de la psychiatrie?

Si la psychiatrie n’était pas si stigmatisante, que l’on pouvait circuler dans ses espaces et puis dans d’autres, aller et venir, on pourrait militer en tant qu’usager ou ex-usager une fois par semaine (dans les instances de « démocratie sanitaire » ou autres), puis vivre sa vie le reste de la semaine.

Et puis, pour ceux qui voudraient qu’on les oublie complètement, est-ce que ce droit à l’oubli est juridiquement possible, quand on sait que pour un prêt ou une assurance on peut vous demander votre historique notamment par rapport aux hospitalisations.

Pourquoi est-ce si honteux d’être passé par la psychiatrie ou d’être suivi en psychiatrie, et qu’en parler vous expose à devoir faire un « coming-out » comme un aveu de votre fragilité ou plutôt de votre déviance?

Le problème n’est-il pas qu’on laisse parler les normaux à notre place, professionnels, industriels du médicament, lobbyistes en tout genre, qu’on coûte tant de milliards à l’assurance maladie, qu’on a 10 à 20 ans d’espérance de vie en moins, que nous sommes 12 millions?

Où sont les 12 millions quand il s’agit de parler dans les médias de la stigmatisation, du vécu en psychiatrie, des conditions d’accueil indignes et traumatisantes, de ces portes fermées à double-tour, de ces sangles qui attachent parce que le patient agité est dit ingérable…

Je ne me permettrai pas d’oublier car je sais que d’autres conditions d’accueil sont possibles, que notre intérêt diverge des intérêts médico-économiques et que je n’ai pas envie de me retrouver une nouvelle fois dans le même pavillon psychiatrique dans quelques années. Non pas qu’il faille fermer les hôpitaux et les lits comme le suggère le cours actuel des choses, mais qu’il est temps de revendiquer et de se donner les moyens de faire la psychiatrie autrement avec les personnes directement concernées, les soignants qui veulent faire leur métier dignement et sans maltraitances, et les citoyens se sentant concernés.

JOAN


One Comment on “Le droit à l’oubli

virginie
7 avril 2019 chez 10 h 47 min

je ressens la même chose
nous sommes trop peu à pouvoir parler/écrire pour avoir le droit de nous taire, mais parler fait mal et empêche de passer à « autre chose »
ce blog est une merveille, intelligent, pluraliste, constructif
MERCI !!!!
Virginie

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