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7 novembre 2016

Portrait de Numenuial

Comme Numenuial, fais-toi tirer le portrait par Comme des Fous en répondant à ces 5 questions.

portrait de numenuial

« J’aimerais que vous alliez découvrir le club photo le plus proche de chez vous. La photographie est un formidable moyen d’appréhender différemment le réel… »

Quelles sont tes inspirations dans la vie et à quoi tu aspires?

La personne qui m’inspire : Mon meilleur ami, à mes côtés depuis plus de douze ans, depuis la fin du collège et qui n’a jamais reculé face à mes troubles psychotiques.

Le lieu qui m’inspire est sans conteste cette étrange bâtisse, un bar (dont l’histoire serait trop longue et absconse à raconter) et à la fois une auberge, qui habite mon esprit, dans laquelle je me rends quand j’ai besoin de quiétude.

L’activité qui m’inspire c’est la photographie; j’y passe des heures par jour. Mais j’y viens…
La chose, l’objet qui m’inspire, c’est cet anneau recouvert de runes que j’ai depuis le début de ma maladie, et qui vient toujours se loger sur mon majeur. J’y attache une grande importance symbolique -obscure et mystique- comme s’il était à la fois une partie de moi et une partie de ma folie.

Quant à moi, aussi cruel que ça paraisse, j’aspire à devenir normal. J’aspire en fait à paraître normal. Je ne changerai pas ma nature, qui est foncièrement atypique, mais on me l’a trop reprochée pour que je sache encore l’assumer. Quoi que je fasse, on ne me voit pas « comme tout le monde », et c’est blessant.

Comment décrirais-tu ton métier et pourquoi tu l’aimes?

Vaste question. Qu’est-ce qu’un métier ? Est-ce un travail ? Ou un travail salarié ? Est-ce qu’un métier est une activité qui nous définit ou une activité qui nous donne un rôle social ?

Je n’ai pas de travail. Pas au sens capitaliste du terme; je ne participe pas à créer de la richesse; au contraire j’en coûte. Je vis grâce à l’AAH française.

Néanmoins, toutes les personnes qui ont du respect pour moi s’accordent pour dire que je travaille -à ma manière- en faisant de la photographie amateur. La photo est ma passion et ce pour quoi les gens m’adressent la parole. Ayant toujours mon reflex avec moi, j’existe socialement à travers cette activité. C’est plus que ce que beaucoup de travailleurs salariés pourraient prétendre. Malheureusement, de nombreuses personnes sont aliénées par leur salariat, là où j’ai la chance de pouvoir développer mes talents et ma pensée sans contraintes autres que le coût du matériel.

N’est-ce pas une bonne raison d’aimer ce « métier » ? Avoir le temps d’être qui on veut être et de devenir ce qu’on aimerait devenir, fût-ce juste un photographe amateur, fût-ce un simple visage familier pour les personnes qui me croisent dans la rue.

Par ailleurs, la photographie m’a permis de sortir de mon isolement, via une activité au sein d’un club photo, et d’affronter le monde extérieur malgré mon agoraphobie prononcée et mon sentiment permanent d’être hors de la -votre- réalité.

Sans la photographie, j’aurais même probablement fait de nouveaux séjours à l’HP du coin depuis deux ans…

Que penses-tu du monde de la santé mentale?

Le monde de la santé mentale est à la fois dur et cruel et compréhensif et patient. C’est difficile de comprendre un tel paradoxe sans être plongé dedans.

Dans ce petit monde, j’ai pu croiser des tas de personnes à l’écoute des personnes souffrant de troubles psychiques, comme j’ai pu rencontrer -et parfois subir moi-même- des situations d’une extrême dureté… Pour le plus grand bien, à ce qu’il paraissait.

Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions, et c’est justement parce que ce monde veut le plus grand bien des patients que paradoxalement il peut en venir à être violent.

Et bien évidemment, plus on lui tient tête plus il devient difficile d’y trouver une quelconque douceur.

Surtout, ce monde est un monde ignoré de beaucoup. Et c’est pour ça que la situation présente, incohérente avec elle-même, est rendue possible. Quand on laisse un monde en vase clos, celui-ci tombe tôt ou tard dans le paradoxe, les abus et la domination des uns sur les autres. J’affirme qu’actuellement le fait que nous autres personnes atteintes de troubles psychiques divers et variés soyons boudés par l’ensemble des dirigeants voire carrément passés sous silence (ou réduits à des tueurs en série) embourbe le monde de la santé mentale dans un statu quo dont tous les intervenants veulent sortir, sans pouvoir se mettre d’accord sur la manière de faire.

En résulte fatalement ce que ma professeure de physique de terminale appelait un référentiel inertiel : soit à l’arrêt total, soit en m.r.u. (mouvement rectiligne uniforme) selon le point de vue, et qui se caractérisait par une annulation mutuelle de toutes les forces s’y appliquant, laissant la place libre au dernier mouvement imprimé sur le système concerné. Ici, celui de la défiance envers les fous.

Et vu la trajectoire prise, je dirais bien qu’on va lentement mais sûrement vers un mur.

Qu’est-ce qu’on peut tirer de positif de la folie?

La folie a-t-elle seulement quelque chose de positif ?

On associe souvent la folie à une certaine originalité de pensée ou autre force créatrice.

Déjà, entendons-nous sur ce que signifie folie. Est-ce que la folie c’est un synonyme de trouble psychique ? Mais en ce cas, est-ce que la folie concerne aussi l’être qui s’amusera à des excentricités ? Car être excentrique n’est pas être malade.

Est-ce que la folie est un synonyme d’excentricité, de marginalité ?

Dans le premier cas, je dirais que non, la folie n’apporte rien de positif. Comme elle est avant tout handicap et souffrance, incompréhension de la part du monde extérieur et monde miné à l’intérieur, ce n’est clairement mais alors clairement pas une force positive en ce monde.

Mais la folie peut être simplement le synonyme de l’excentricité ou de la marginalité.
J’ai beaucoup appris en observant les autres fous à l’hôpital. En étant parfois soutenu par ces derniers. En observant leurs souffrances, leurs peurs, leurs joies, leurs histoires.

Celui dont l’originalité est devenue excentricité a ceci pour lui : il ne sera jamais de ceux qui rentrent dans le rang, mais de ceux qui apportent un vent d’humanité dans un monde trop sérieux, trop conformiste et trop peu sensible. Un être comme Albert Einstein était de ce genre d’individus. La science n’est pas trop sérieuse ou conformiste ou trop peu sensible, ce n’est en tout cas pas elle que je vise. Trop de gens n’y entravent pas grand chose. Einstein était un excentrique de la science. Aujourd’hui encore, on parle de lui. On pourrait aussi parler de Dirac, qui disait moins de cent mots par an. Ou Isaac Newton qui a réalisé des expériences sur lui-même qui lui vaudraient de nos jours un séjour forcé en chambre de soins intensifs à l’HP du coin.

L’excentricité du fou, c’est la muse du poète, c’est l’eurêka d’Archimède, c’est la relativité générale d’Einstein. C’est le cubisme de Picasso, c’est le Hobbit de J.R.R. Tolkien (Tolkien, original peu soupçonné de nos jours et premier geek au monde), c’est la science infuse d’Achille Talon et c’est le palais idéal du Facteur Cheval.

Pourrais-tu devenir un jour ministre de la santé mentale et sinon qu’est-ce que tu lui demanderais?

Jamais de la vie je ne souhaiterais devenir Ministre de la Santé Mentale. A quoi bon ? Un ministre est un capitaine essayant de fixer un cap face à des lieutenants qui recalculent le cap derrière lui jusqu’à le rendre méconnaissable.

Si j’avais un ministre de la santé mentale en face de moi, je lui demanderais volontiers d’embarquer sa clique de conseillers et de hauts fonctionnaires et d’aller demander directement aux fous d’un HP ce qui doit être changé. Si tant est qu’il joue le jeu de l’écoute, il apprendra de toute façon deux ou trois choses qui le rendront meilleur ministre. Et même si l’administration doit pédaler en sens contraire, au moins, cette expérience l’aura rendu meilleur homme.

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