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10 avril 2019

« Schizophrénie, incompréhension et responsabilité pénale »

Bonjour,

toute analyse et réflexion, de ma part, sur la schizophrénie, sont issues de ma plongée en celle-ci, en premier lieu, et le vécu.

Lire, me documenter, collecter des données nécessitant ou faisant appel à la mémoire, la culture, les connaissances, complètent.

keridwen

Il me semble crucial d’aborder le sujet de la responsabilité d’une personne schizophrène, lors de délits, agressions, au vu des mécanismes qui engendrent ces comportements.

Je les exprime aujourd’hui, non sans chagrin, et grande inquiétude, puisque de plus en plus de psychotiques sont jugés responsables de leurs actes.

L’incompréhension vis-à-vis de nous, et nos comportements dits « insensés », peut aussi se concevoir.

Pendant mon délire psychotique, qui dura deux ans avant d’être freiné par les neuroleptiques, j’ai traversé chaque minute de ma vie, en état second, happée par une vie parallèle, qui avait immergé ma conscience dans ce si caractéristique : « hors réel » …

Dans ce monde autre, effectivement, nous entendons des voix, qui harcèlent, tortures, ordonnent. Les visions sont là, devant nos yeux. Ces sons, ces images, nous n’avons alors aucune raison de douter de leur réalité, car ils sont là, devant nous, en nous, ou accédant à notre ouïe.

 Je n’aborderai pas ici les raisons, l’origine, de ces hallucinations.

Mais je confirme, que dans ces états, nous avons un discernement altéré de la norme et du sens, puisque nous évoluons nous, dans nos normes.

Lors de mes délires, nul n’aurait pu me convaincre de leur absurdité, de leur irréalité, car à mes yeux ils étaient réels, concrets, et cohérents à ce « monde autre »…

Lorsque la voix, les voix, vous ordonnent d’agir comme ceci ou comme cela, vous ne pouvez pas aller contre. C’est absolument impensable, impossible. Nous obéissons, nous sommes soumis à l’ordre. C’est souvent aussi une injonction vécue comme divine, qui, si elle nous somme de voler, nous volons, d’agresser, nous agressons. De tuer, nous tuons, oui, cela peut aller jusque là, même si ces cas sont rares. Ils répondent néanmoins à la même approche.

Les juges, la loi, se demandent si, chez une personne en crise, le discernement est aboli.

Oui, il l’est.

Les voix, « les êtres de l’invisible », autour de moi, me donnaient des ordres, j’obtempérais. Des comportements destructeurs, comme m’ordonner de déchirer de l’argent, et le mettre à la poubelle. Il faut obéir.

Des personnes me remarquaient, lorsque j’allais en ville, car j’étais occupée à dialoguer intérieurement, avec ces interlocuteurs parasites, et envahissants.

Concernant les notions de bien et de mal, je me souviens qu’au début de ma psychose, un de mes neveux était un nourrisson, et je voyais, dans mon monde de psychose, des femmes autour de lui, qui voulaient lui nuire, l’enlever. Je pleurais, pleurais, en réel, car j’avais du chagrin que l’on fasse du mal à ce petit.

Ma sœur était là aussi, mais bien évidemment, elle ne pouvait rien voir de ce que moi je visualisais.

J’étais en plein délire, mais c’était du « mal » que l’on voulait faire à mon neveu. Par contre : ce fut un mal imaginé, dénué de sens.

Le discernement est aboli, dans ces crises.

Comment voulez-vous que la personne soit consciente d’avoir fait du mal ou du bien si elle fut guidée, si elle obéit, à une force démesurée et irrésistible ? Qui plus est faut-il voir cela uniquement en ces termes ? Elle a agi, et surtout elle a fait ce que les voix lui demandaient. La nécessité de passer à l’ acte quel qu’il soit, domine.

Lorsque j’ai déchiré ces billets de banque, dont je parle ci-dessus, et les ai jetés à la poubelle, je ne voulais pas, quel comble ! Jeter de l’argent ! Mais cela était un ordre, impératif, je devais l’exécuter, je le devais. Je suis passée à l’acte.

De plus, lorsque, dans les hallucinations de la personne, c’est « Dieu » qui exprime cette autorité, et que tout pouvoir lui est donné dans la relation à celui-ci, on s’y soumet. (La foi, « croire » en Dieu, je n’étais pas dans cette démarche du tout, avant le déclenchement de la psychose, et me révélais inculte en matière de religion.)

Donc soumettre ensuite à la personne qu’elle a fait du mal, est totalement hors de sa compréhension, non parce qu’elle est stupide, mais son acte a répondu à un appel, qui lui, dans sa psyché, était fondé.

D’autre part, des soignants estiment que mettre en prison, ou condamner juridiquement, est thérapeutique, et sert à responsabiliser l’auteur des délits.

C’est aussi de l’ordre de l’incohérence.

Une abolition de conscience, est intrinsèque à un fonctionnement différent des notions de bien et de mal, de responsabilité autre.

Et si la personne a l’ordre d’agresser, parce que les voix lui affirment qu’elle va ainsi sauver le monde, que cela fait partie de sa mission de vie ? Où se situe pour elle la responsabilité ?

Les situations intérieures psychiques, sont de cet ordre-là.

Le délire messianique, je l’ai traversé.

Aussi…

Malgré mon mince éclairage du divin, je me pris pour celle qui sauvera le monde..Rien n’aurait pu modifier cette pensée, les preuves sont de ci delà, glanées et emplissent le panier de la certitude d’une mission d’ordre sacré.

On se sent exalté, transporté, fière, de cette mission, et ce, à proportion égale à la honte suprême que l’on a de soi, au fond, réellement.

Le manque, le vide total, se laissent emplir d’un autre monde qui ne demande qu’à s’engouffrer, s’installe, et parasite. 

La psychose, est un enfer, et j’ai mis longtemps à illustrer ce vécu, cet état, par ce mot.

Si les schizophrènes hurlent, se tordent, s’isolent, prennent leur tête entre leur main, c’est pour que cela s’arrête, car ils subissent une réelle torture mentale, insoutenable. L’agressivité qui en découle, souvent envers soi, cherche à soulager les souffrances par une extériorisation, une expression, qui malheureusement peut mener au pire. Parce que la douleur doit cesser, et cesser vite, parfois violemment, car proportionnellement à la violence de l’horreur.

La prise de médicaments, bloque les crises violentes, peut soulager la douleur, mais en échange de mourir d’une autre façon, lentement, à soi-même. Les effets secondaires des molécules destinées à nous soulager, à éviter une auto agression, sont redoutables et maltraitent le corps, et l’esprit. L’issue peut être tout aussi fatale par les conséquences de la chimie. 

Un point me semble très important à aborder, et peut sembler complexe… ou absurde…

Une personne schizophrène sait, au fond d’elle même, qu’elle n’est pas malade mentale, et sait, aussi, combien est démesurée l’incompréhension que lui témoigne une grande partie du corps médical.

L’approche que l’on a de la schizophrénie, est faussée, parce que les réalités engagées dans le processus ne sont pas les mêmes, tout en étant de l’ordre de l’Humain malgré tout.

Le psychotique est coupé du Réel ? Oui, et le normal est coupé du Réel du psychotique.

Il se présente alors, pour la personne schizophrène, un état de chagrin, de prostration. Beaucoup d’entre nous, clamons, revendiquons, ou pressentons, que nous ne sommes pas malades. Une telle étiquette relève de l’absurde, et ajoute à notre angoisse, notre impuissance, et souvent nous renonçons à être compris,

Alors nous optons pour une soumission, une adhésion à une doctrine psychiatrique. Tout du moins: nous n’avons que ce recours.

La non-observance d’un traitement, vient des effets secondaires qui peuvent nous tuer à petit feu, mais aussi parce qu’au fond de nous, nous savons que ce ne sont pas les remèdes qu’il nous faut, et que l’incompréhension de notre vraie personne est totale.

Pourtant, autour de nous, dans l’invisible, les manifestations de ces « êtres » sont réelles, font mal, s’expriment par des remarques qui blessent au cœur, quand, quoi que nous fassions, comme gestes, hurlements, suppliques intériorisées, ou exprimées ouvertement par des gestes, ne font aucun effet sur ces agressions cruelles que nous sommes seuls à sentir.

La capacité de bloquer ces perceptions douloureuses, c’est cela qui est à forger, à « rééduquer ». Un traitement peut commencer le soin, mais sans abandon du traitement, il est impossible d’aller plus loin et de recouvrer une autonomie, une conscience.

Les personnes psychotiques, ont besoin de soins, d’écoute, et leurs actes délictueux se situent dans un contexte soit ignorant de leur mental et de leur psychologie, soit déshumanisant. Nous mettre en prison, nous juger, nous enfermer, nous condamne à la terreur dans la terreur.

Nous sommes cohérents avec nous-mêmes, lorsque nous sommes dans une crise, dans une soumission aux ordres, dans une phase hallucinatoire. Notre réel, est aussi réel à nos yeux que le réel des normaux l’est au leur. Tenter de nous expliquer ou de nous faire comprendre que nous sommes dans la faute, le mal, est du domaine de l’absurde. Cet inversement des réels, rend les condamnations insensées.

KERIDWEN

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