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1 décembre 2020

Marius Jauffret : chronique de la psychiatrie ordinaire

Pour qui a déjà mis les pieds dans un hôpital psychiatrique, le récit de Marius Jauffret est une véritable madeleine de Proust. Mais là, pas de grand-mère, pas d’évocation poétique mais bien le gâteau rassis des goûters servis à 16h30 dans les réfectoires sordides et malodorants du GHU parisien. Peut-être aussi les effluves de cigarettes mal fumées, ou trop fumées, l’odeur latente et persistante entre la maison de retraite et la prison, tout ce qui pour le fou lui rappelle qu’il l’est et que son statut social de marginal est bel et bien ancré dans la pierre. 

Marius nous livre ici un succédané de vie hospitalière parisienne, dans un univers où malheur à nous son rôle et tous les rôles des autres internés ont déjà été joués et le seront à nouveau. Véritables idéaux-types de la psychiatrie locale, les protagonistes nous rappellent ce que le mot déchu signifie. Chacun dans leur propre univers, peinant à rejoindre celui de l’autre même quelque temps. 

Le matériel devient le lien entre ces radeaux échoués. Radeaux parce que fragiles. Échoués parce que internés, les hommes et les femmes de cette fresque psychiatrique nous renvoient à ces hospitalisations passées. Et l’on voit qu’on change de rôle. On passe du jeune premier hospitalisé qui sort vite au patient médian comme Marius qui attend, des fois en ayant presque recouvert tous ses esprits ; pour arriver au vieux briscard connaisseur des rouages de l’administration psychiatrique. 

Ce récit est important. Il est de l’art car bien écrit, bien senti, il est aussi une immersion, une image fidèle au réel. Un réel de la psychiatrie trop peu décrit par les médias ou par l’artiste. Si aujourd’hui nous souhaitons changer les regards sur la folie, l’écrit de Marius est important. Il permet une fidèle description de la psychiatrie telle qu’elle se vit pour la plupart, loin des UMD de C8, loin des tueurs psychopathes et finalement assez peu psychotiques des séries de TF1, et près de la folie ordinaire, celle de Ste-Anne, de ses hôpitaux de jour et centre de réinsertion par le travail… Et nous croyons que l’image du fou et de la psychiatrie ne se changera que par la retranscription fidèle d’une réalité trop souvent ignorée et surtout mal connue et fantasmée.

Le Fumoir, Marius Jauffret, éditions Anne Carrière, 2020

http://www.anne-carriere.fr/ouvrage_le-fumoir-marius-jauffret-410.html

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