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27 septembre 2017

Vous autres – épisode 8

Vous autres

Un nouvel épisode de « Vous autres » qui durera plus longtemps qu’un été !!!

Vous avez manqué les premiers épisodes…

 

Cela faisait maintenant plusieurs jours que la jeune fille avait tenté de se suicider avec mon rasoir. Depuis, elle s’était remise et il me semblait même que cette tentative d’en finir avait éveillé en elle comme une envie de s’en sortir. Cette mise au pied du mur avait peut-être, dans un sursaut de révolte et de colère, réanimé cet instinct de survie qui nous tient vivant. Je n’avais jamais réellement songé à me suicider, j’étais bien trop dépendant de la vie pour ça. J’y avais pensé, qui n’y a jamais pensé, mais je crois bien que cette pulsion irrépressible de ne pas mourir, de ne pas souffrir et de ne pas disparaitre, était bien plus forte que mon pseudo-désir d’absolu dans la matérialisation de la fin romantique de ma vie. Il parait qu’il y a une grande part d’égo dans la mise à mort de soi-même. Comme un dernier sursaut de moi sur terre, qui condamne les autres et nous glorifie au passage… C’était quand même un truc bien malsain de se tuer. Bien malsain et bien lâche. Car finalement, si l’on souffre de ce que le monde nous fait, c’est le monde qu’il faut tenter de tuer. C’est tellement plus facile de se tuer soi, être qui n’opposera aucune résistance plutôt que l’autre avec qui il va falloir engager un combat, qu’en ce sens le suicide c’est de la lâcheté et de la haine criée au monde. Finalement, je crois bien que l’adversité tue ou renforce. Moi, elle m’avait renforcé un peu, suffisamment pour rester en vie malgré tout ce qui avait pu s’y passer dans cette vie… Mais je ne préfère pas parler de moi, je ne le fais jamais, je fuis les psychiatres, les psychologues qui veulent me faire remuer cette merde qui me colle encore aux pieds. Si je parle, elle va me remonter le long des jambes et peu à peu atteindre mon cœur et mon esprit. Non, je ne dirais rien… Pour l’heure… Ces méditations matinales, un peu avant sept heures, se faisaient le ventre vide. Je n’avais dans mon placard que du café soluble, et des clopes. Donc je buvais ces nescafés tièdes et fumais clope sur clope jusqu’à huit heures trente : heure du petit déjeuner, meilleur moment de la journée. Je fus tiré de ma torpeur après probablement trois quart d’heures de cafés-clopes par mon ami, l’ancien reporter de guerre, qui venait glaner ce que je pouvais lui offrir. Les couloirs étaient encore sombres et déserts. Quelques patients hagards déambulaient. D’autres discutaient en attendant devant la porte du réfectoire avec plus d’une heure d’avance l’ouverture des portes.

  • Tu as un café ? Me lança le reporter de guerre.
  • Ouais, viens.

Il avait vite compris qu’on pouvait taxer des cafés ou des clopes aux autres lui. Ça faisait à peine deux semaines qu’il était là, et il avait toujours un truc à manger, des clopes, un truc à boire. Il savait y faire pour manquer de rien. J’acceptais quand même de le dépanner, c’est toujours un peu rude cette attente du petit déjeuner le ventre vide dans cet univers pas loin de l’hôtel du film Shinning. Le petit môme sur le vélo en moins.

  • Alors, quoi de neuf ? Lui demandais-je.
  • Ben, pas grand-chose. Ils vont surement me reprendre au journal. Mais plus sur le terrain. Je vais faire des critiques de livres. Je m’y connais un peu en livres d’actualité, pas en romans ni en poésie ni en essai, mais en bouquins de journalistes, ça va.
  • Ah, c’est bien. Tu seras peinard. Rétorquais-je, un peu admiratif mais faisant tout pour le cacher.
  • Oui, c’est bien. Et toi ? S’enquit-il à ma grande surprise.
  • Moi, je ne sais pas, tu sais ma vie, c’est l’hôpital, la prison et chez moi à rien faire de temps en temps. Tout ça successivement et dans le désordre… Quand je ressors je bouge plus. Pas de conneries, pas de taf, surtout rien faire, rester chez moi peinard et pas retomber. C’est ma seule préoccupation…
  • Ah, mais tu ne veux pas travailler ?
  • Je ne sais pas, j’ai jamais essayé… J’ai le sentiment que c’est pas pour moi, je suis pas comme vous, comme toi, comme tous ces gens. Ils sont bizarres. Et ils veulent pas de moi.
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